✏️ Karim B.📅 3 avril 2026📁 Calligraphie

La calligraphie islamique est la forme d’art la plus vénérée de la civilisation musulmane. Pendant quatorze siècles, les maîtres calligraphes — les khattâtîn — ont perfectionné six grands styles, chacun né dans un contexte historique précis, chacun porteur d’une esthétique distincte. Comprendre ces styles, c’est déchiffrer les strates d’une civilisation qui a fait de l’écriture un acte spirituel et une discipline artistique à part entière.

Calligraphie islamique — styles classiques sur dôme de mosquée
Un folio enluminé illustrant le style naskhî, utilisé dans la transcription du Coran depuis le Xe siècle. Collection Institut du Monde Arabe, Paris.

Le coufique : l’écriture des premiers siècles

Le coufique (kûfî) est le plus ancien des styles calligraphiques islamiques. Né à Koufa, ville irakienne fondée en 638, il servit dès les premiers décennies de l’hégire à transcrire les sourates du Coran sur parchemin et à graver les inscriptions monumentales des mosquées. Ses traits sont rectilignes, anguleux, presque géométriques : les hastes verticales forment des colonnes régulières, les lignes horizontales s’étirent en bandes continues. Ce caractère architectural explique son usage privilégié sur les façades des édifices religieux — mihrab de la Grande Mosquée de Kairouan (IXe siècle), portes de la mosquée des Omeyyades à Damas, frises du Dôme du Rocher à Jérusalem (691). Au fil des dynasties, le coufique s’orna d’entrelacs floraux et géométriques : on parle alors de coufique tressé ou fleuri, variantes qui perdurent jusqu’au XIIIe siècle en Perse et au Maghreb.

Pour approfondir l’histoire de ces inscriptions lapidaires, notre article sur l’architecture islamique et ses décorations retrace la relation entre écriture et édifice.

Le naskhî : la clarté au service du Livre

Mis au point par le vizir et calligraphe Ibn Muqla (886-940) sous les Abbassides de Bagdad, le naskhî (naskh, « copie ») est le style qui a le plus façonné notre rapport visuel à la langue arabe. Ibn Muqla l’a rationalisé selon un système de proportions fondé sur le losange-point : chaque lettre se calcule par rapport au point de calame carré, seule unité de mesure reconnue par la tradition. Le naskhî est cursif, lisible, d’une rondeur apaisante. Il devient le style de référence pour la reproduction des manuscrits du Coran, des textes scientifiques et des correspondances diplomatiques. Sa lisibilité explique qu’il soit aujourd’hui encore la base des polices arabes modernes utilisées dans la presse et l’édition. Les bibliothèques ottomanes, iraniennes et maghrébines conservent des milliers de corans en naskhî dont l’harmonie formelle n’a pas été surpassée.

Le thuluth : le style des grands formats

Le thuluth (thalâtha, « un tiers ») doit son nom au rapport d’un tiers entre la partie incurvée et la hauteur totale des lettres. Également codifié par Ibn Muqla et perfectionné par Yâqût al-Musta’simî (mort en 1298), dernier grand calligraphe de la Bagdad abbasside, le thuluth se distingue par ses hastes élancées, ses courbes généreuses et ses ligatures aériennes. Sa majesté le destine aux inscriptions de prestige : frises des mosquées et des madrasas, cartouches de faïence, coupoles décorées à l’or et à l’azur. La mosquée Süleymaniye d’Istanbul (1558) offre l’un des plus beaux exemples de thuluth monumental : les médaillons du calligraphe Ahmed Karahisarî habillent le tambour de la coupole de versets coraniques en lettres de près d’un mètre.

Style thuluth — inscription sur dôme vert de mosquée
Inscription en style thuluth sur panneau de céramique turquoise, atelier d’Iznik, XVIe siècle. Victoria and Albert Museum, Londres.

Le dîwânî : l’écriture secrète des chancelleries ottomanes

Inventé dans les chancelleries ottomanes au XVe siècle, le dîwânî tire son nom du dîwân, le conseil impérial. Ses lettres s’entrelacent en une courbe continue, sans séparation visible entre les groupes de lettres ; les lignes montent légèrement de droite à gauche, donnant l’impression d’une vague ascendante. Cette complexité graphique avait une fonction pratique : rendre les documents officiels quasi impossibles à falsifier. Le Grand Vizir et ses secrétaires étaient les seuls habilités à le maîtriser. À partir du XVIIe siècle, une version plus lisible — le dîwânî jâlî — enrichit les espaces vides de points décoratifs et d’arabesques au calame fin, transformant chaque texte en tableau. Les fermans (décrets impériaux) ottomans conservés aux Archives de Topkapi illustrent à merveille cette sophistication.

Ces documents officiels circulaient souvent avec des enluminures et des scènes enluminées. Notre guide sur l’enluminure islamique détaille les techniques de décoration des manuscrits de prestige.

Le ta’lîq et le nasta’lîq : la grâce persane

La Perse médiévale a produit ses propres styles en réponse aux besoins de sa littérature. Le ta’lîq (« suspendu ») apparaît au XIIIe siècle pour transcrire la poésie et la prose persane ; ses lettres tombent en diagonale, comme suspendues à un fil invisible. Mais c’est le nasta’lîq — contraction de naskh et ta’lîq — qui s’impose comme l’expression la plus raffinée de la calligraphie persane. Mis au point par Mîr Alî Tabrîzî au XIVe siècle et porté à son apogée par le maître Sultan ‘Alî Mashhadî sous les Timourides de Hérat (XVe siècle), le nasta’lîq marie la rotondité du naskh et l’inclinaison du ta’lîq. Il devient le style des dîwân poétiques — Rûmî, Hâfez, Firdawsî — et des albums de peinture de cour. Aujourd’hui encore, les calligraphes iraniens considèrent le nasta’lîq comme la « fiancée des écritures ».

Ces styles persans ornèrent les tapis et les textiles de la cour safavide. Vous en trouverez des exemples dans notre article sur les tapis d’Orient et leur iconographie.

Le maghribî : la branche andalouse et nord-africaine

Le maghribî (maghrébî) est la variante calligraphique développée en Al-Andalus et au Maghreb à partir du Xe siècle, à rebours de la normalisation abbassido-ottomane. Ses caractéristiques distinctives sont immédiatement reconnaissables : les lettres finales du fâ’ et du qâf portent leurs points en dessous plutôt qu’au-dessus ; les courbes sont plus amples, les hastes plus arrondies. Transmis par les réfugiés andalous après la chute de Grenade (1492), le maghribî reste vivant dans les corans produits à Fès, à Tunis et à Tlemcen. La Bibliothèque nationale du Maroc et la Médersa Bou Inania de Fès conservent des exemplaires du XIVe siècle d’une beauté saisissante.

Calligraphie Muhammad avec motifs floraux
Fragment de coufique fleuri sur céramique à lustre métallique, Perse orientale, Xe-XIe siècle. Musée du Louvre, Département des arts de l’Islam.

Apprendre la calligraphie islamique : par où commencer ?

La tradition classique recommande de commencer par le naskhî : sa logique proportionnelle, héritée d’Ibn Muqla, forme la meilleure base pour comprendre les autres styles. L’outil indispensable est le calame en roseau (qalam), taillé à une largeur de 2 à 5 mm selon le style visé. L’encre noire (hibr) à base de suie et de gomme arabique reste la référence, même si les encres modernes de calligraphie arabe en offrent de bonnes approximations. Les manuels de référence francophones sont ceux de Mohamed Zakariya pour la tradition ottomane et de Hassan Massoudy pour la tradition irakienne contemporaine. Des ateliers spécialisés existent à Paris (Institut du Monde Arabe, associations culturelles du Marais), Lyon et Montpellier.

La calligraphie islamique dialogue étroitement avec d’autres disciplines : les motifs géométriques encadrent souvent les inscriptions calligraphiques dans les décors architecturaux, et la céramique et le zellige transcrivent fréquemment des versets coraniques en lettres de faïence colorée.

La calligraphie contemporaine : entre tradition et renouveau

Depuis les années 1970, une nouvelle génération d’artistes a réinterprété l’héritage calligraphique en dehors du cadre strictement textuel. Le Marocain Mohammed Melehi, le Tunisien Nja Mahdaoui ou l’Irakien Dia Azzawi ont développé ce que la critique appelle le « hurûfisme » — mouvement dans lequel la lettre devient forme pure, détachée de son sens littéral, dialogue entre abstraction et mémoire graphique. À Paris, les collections du Musée de l’Institut du Monde Arabe témoignent de cet élan créatif contemporain. Notre article sur l’Institut du Monde Arabe et ses collections recense les œuvres calligraphiques contemporaines accessibles au public.

Qu’il s’agisse du coufique monumental des grandes mosquées médiévales ou du nasta’lîq aérien des dîwâns persans, les six styles classiques de la calligraphie islamique témoignent d’une ambition commune : faire de la langue arabe — langue du Coran, langue de la révélation — un medium visuel digne de la beauté du message qu’elle véhicule. Cette aspiration, née dans les ateliers abbassides du IXe siècle, continue d’inspirer des milliers de calligraphes à travers le monde. Parmi ces styles, le thuluth occupe une place à part : calligraphie monumentale des mosquées, il est l’expression la plus majestueuse de l’écriture arabe sacrée.