✏️ Karim B.📅 24 avril 2026📁 Calligraphie

Parmi les les 6 styles classiques de la calligraphie islamique qui composent le patrimoine calligraphique islamique, le thuluth occupe une place particulière : il est le script de la monumentalité par excellence. Ses lettres aux hampes élancées, ses courbes généreuses et ses ligatures complexes ornent les façades des grandes mosquées, les inscriptions de fondation des madrasas, les cartouches des mihrab et les coupoles des mausolées à travers tout le monde islamique. Le mot thuluth (ثلث) signifie littéralement « un tiers » en arabe — référence à la proportion de la plume utilisée dans son tracé. Depuis le Xe siècle jusqu’à nos jours, il reste le critère d’excellence auquel tout calligraphe ambitieux doit se mesurer.

Inscription en calligraphie thuluth sculptée dans le marbre blanc d'une mosquée, traits verticaux élancés

Origines et codification : Ibn Muqla et l’école de Bagdad

Le thuluth émerge à Bagdad au Xe siècle dans le sillage des réformes calligraphiques d’Ibn Muqla (886-940), ministre abbasside qui rationalise les proportions des lettres arabes sur un système géométrique fondé sur le point-losange (nuqta) et le cercle. Son travail, poursuivi par Ibn al-Bawwab (mort en 1022) puis par Yaqut al-Musta’simi (mort en 1298), aboutit à la codification du thuluth comme « prince des écritures » (sultan al-khutut). Le thuluth classique se caractérise par des verticalités prononcées (hampes et jusqu’à six fois la hauteur du corps des lettres), une grande liberté dans les ligatures et les chevauchements, et une densité décorative qui permet de composer des compositions en miroir, en cercle ou en amande. C’est précisément cette souplesse qui en fait le support privilégié des compositions architecturales — capables de couvrir des surfaces courbes comme les tambours de coupoles ou les colonnes de façade.

Le thuluth dans l’architecture islamique : du mihrab à la coupole

Aucun autre script n’a autant marqué l’espace architectural islamique que le thuluth. À Istanbul, la Mosquée Bleue (Sultan Ahmed Camii, 1616) accueille plus de 20 000 carreaux de faïence d’Iznik, mais c’est le thuluth de ses inscriptions coraniques — tracées par le calligraphe Kasim Gubari — qui structure visuellement l’espace intérieur. À Damas, la Grande Mosquée Omeyyade porte les premiers exemples de thuluth monumental (VIIIe siècle). En Iran, les mosquées safavides d’Isfahan multiplient les frises en thuluth doré sur fond bleu cobalt — une combinaison chromatique qui est devenue l’identité visuelle de la mosquée islamique dans l’imaginaire mondial. L’écriture monumentale est toujours conçue en collaboration étroite avec les architectes : les calligraphes ottomans de la période classique (XVIe-XVIIe siècles) travaillaient directement sur des cartons à l’échelle 1:1, que les artisans de intérieur de mosquée reproduisaient ensuite dans la faïence ou la pierre.

Calligraphe maître écrivant le style thuluth au calame de roseau sur papier blanc, gros plan encre noire

Les caractéristiques techniques du thuluth

Le thuluth se distingue des autres écritures islamiques par plusieurs traits formels précis. Les hampes (alif, lam, kaf) sont très allongées — entre quatre et sept fois la hauteur des lettres rondes — et peuvent s’incliner légèrement vers la droite (thuluth muhaqaq) ou rester strictement verticales (thuluth mubassit). Les ronds (ba, nun, waw, ra) sont amples et réguliers, tracés à la plume à bout biseauté avec un angle constant d’environ 70°. Les ligatures — les jonctions entre lettres — sont particulièrement inventives : un calligraphe expert peut composer une même phrase de dix façons différentes selon le contexte spatial. Les points diacritiques (nuqat) sont généralement rendus dans une encre ou une couleur contrastante, ajoutés après le tracé principal. Cette liberté de composition fait du thuluth le style de prédilection pour les compositions en tughra (signature impériale ottomane), les cartouches de titulature et les compositions « miroir » (hilye).

Les grands maîtres du thuluth : de Qara Hisari à Hassan Celebi

L’histoire du thuluth ottoman est jalonnée de grands maîtres dont les œuvres constituent encore aujourd’hui les références de l’enseignement. Ahmad Qara Hisari (mort en 1556) est considéré comme le premier à avoir atteint la perfection du thuluth monumental : ses compositions pour la Mosquée Soliman le Magnifique d’Istanbul restent des modèles d’équilibre entre espace noir (encre) et espace blanc (réserve). Kazasker Mustafa Izzet Efendi (1801-1876) perfectionne la formule dans le contexte post-classique, en intégrant des éléments de nashk pour alléger la composition. Au XXe siècle, le Turc Hamid Aytaç (mort en 1982) et l’Égyptien Muhammad Ibrahim (mort en 1979) représentent les deux grands courants contemporains du thuluth — plus sobre pour le premier, plus ornemental pour le second. Leurs œuvres sont présentes dans les collections de l’Institut du Monde Arabe et du Louvre.

Inscription thuluth coranique dorée ornant la coupole intérieure d'une mosquée ottomane sur fond bleu profond

Apprendre le thuluth : par où commencer ?

Le thuluth est réputé difficile à maîtriser — les calligraphes traditionnels estimaient qu’il fallait dix ans de pratique quotidienne avant de prétendre à une maîtrise acceptable. En pratique, un débutant sérieux peut atteindre un niveau satisfaisant en deux à trois ans s’il suit une méthode rigoureuse. La première étape consiste à maîtriser le nashk, écriture de base plus simple et plus régulière, qui développe la tenue de la plume et la régularité du trait. Vient ensuite l’apprentissage du thuluth à partir d’un modèle certifié (mashq) d’un maître reconnu — les ouvrages de Seyh Hamdullah et de Mahmud Celâleddin sont les plus utilisés dans les écoles turques. Le matériel traditionnel reste incontournable : calame de roseau (qalam) taillé à la main, encre au noir de fumée (atramentum), papier encollé à l’amidon de riz. Notre guide sur la calligraphie islamique détaille les différentes approches pédagogiques disponibles en France, des ateliers de l’IMA aux cours particuliers avec des maîtres diplômés. Pour replacer le thuluth dans l’histoire de l’art islamique, notre article sur les Omeyyades retrace les origines de l’écriture monumentale, et notre dossier sur la miniature persane montre comment la calligraphie irrigue tous les arts du livre islamique.