Le livre occupe dans la civilisation islamique une dignité que peu d'autres traditions lui ont accordée. Dès le VIIIe siècle, les califes abbassides de Bagdad financent la traduction des savoirs grecs et persans et constituent des bibliothèques de dizaines de milliers de volumes. Cette révérence pour l'écrit génère un artisanat du livre — papeterie, reliure, enluminure, calligraphie, miniature — d'une richesse technique et esthétique inégalée jusqu'à l'imprimerie.

Du parchemin au papier : la révolution des supports

La technique du papier, apprise des prisonniers chinois capturés à la bataille de Talas (751), se diffuse rapidement dans tout le monde islamique. Samarcande, Bagdad, puis le Caire et Fès deviennent des centres de production papetière dont les méthodes sont décrites par al-Muqaddasi au Xe siècle. Le papier islamique, encollé à l'amidon de blé et lissé à la pierre d'agate, offre une surface idéale pour la plume et les pigments. La Bibliothèque nationale de France conserve plusieurs manuscrits abbassides sur papier bagdadien dont la qualité reste supérieure à la plupart des papiers européens du Moyen Âge.

L'enluminure : or et lapis au service du texte sacré

L'enluminure islamique (tazhib, littéralement "dorure") orne les débuts de sourates, les frontispices et les marges des manuscrits coraniques et profanes. Les pigments utilisés — or broyé, lapis-lazuli d'Afghanistan, vermillon, blanc de plomb — sont décrits dans le Kitab al-Aghani et dans les recettes de peintres conservées à Topkapi. Les ateliers ottomans du XVIe siècle atteignent un sommet dans la maîtrise du rumi (arabesque de nuages) et du hatayi (fleur stylisée d'origine chinoise), combinés dans des compositions d'une précision géométrique absolue.

La miniature persane et moghole : un univers narratif

La miniature — illustration narrative intégrée au manuscrit — se développe en Iran à partir du XIIIe siècle dans les ateliers mongols de Tabriz. Elle atteint son apogée sous les Safavides avec Behzad de Hérat (vers 1450-1535), dont les compositions multifocales et les personnages individualisés révolutionnent la représentation figurée dans l'Islam. En Inde, les ateliers moghols d'Akbar puis de Jahangir intègrent la perspective européenne et le portrait naturaliste, créant un art syncrétique unique documenté par l'Aga Khan Museum de Toronto et le musée du Victoria & Albert à Londres.

La reliure islamique : architecture du livre

La reliure islamique (jild) est elle-même un art à part entière. Les plats en cuir maroquin sont décorés de motifs estampés à froid ou dorés à la palette chaude, avec un rabat caractéristique qui protège la tranche du livre. Les reliures persanes à décor de laque peinte — avec jardins, scènes de chasse et figures — représentent le summum du genre et sont aujourd'hui très recherchées par les collectionneurs. La Bibliothèque nationale d'Autriche et le Musée de l'Aga Khan possèdent des collections de référence accessibles partiellement en ligne.

Le papier marbré : ebru et ses voyages

L'ebru (papier marbré à l'eau) est une technique anatolienne du XVIe siècle qui consiste à faire flotter des pigments huileux sur un bain d'eau gommée et à les peigner avant d'y déposer une feuille de papier. Les motifs obtenus — combed, bülbül yuvası (nid de rossignol), hatip — sont uniques et non reproductibles. Exportée en Europe via Venise, cette technique deviendra le papier marbré des reliures françaises et anglaises du XVIIe siècle. La Süleymaniye Kütüphanesi d'Istanbul conserve des exemples datés du règne de Soliman le Magnifique.

Arts du livre : notre approche éditoriale

Nos articles sur les arts du livre s'appuient sur les catalogues d'exposition de l'Institut du Monde Arabe, du Louvre (département des arts de l'Islam) et sur les travaux de François Déroche, spécialiste du manuscrit coranique. Chaque technique est documentée avec ses matériaux, ses maîtres historiques et ses lieux de conservation, pour offrir une ressource de référence aux chercheurs, aux collectionneurs et aux amateurs passionnés.