L’enluminure islamique désigne l’art de décorer les manuscrits à l’aide de pigments, d’or et d’argent, selon des traditions qui varient profondément selon les dynasties, les régions et les siècles. Corans timourides rehaussés d’or, shams (soleils) mamlûks en lapis-lazuli, miniatures safavides d’une précision microscopique : ce que nous appelons sous un même terme recouvre en réalité plusieurs traditions distinctes, toutes animées par la même ambition — faire du livre un objet de beauté digne de son contenu.

Les arts du livre dans la civilisation islamique
Le livre occupe dans la civilisation islamique une place que nulle autre culture médiévale n’a accordée à l’objet manuscrit. Le Coran — Parole de Dieu, kalâm Allah — impose dès le VIIe siècle une révérence particulière envers l’écriture. À partir du IXe siècle abbasside, des bibliothèques (khizânat al-kutub) contenant des centaines de milliers de volumes se constituent à Bagdad, au Caire fatimide, à Cordoue. La production du livre devient une industrie de prestige : copistes (warrâqîn), relieurs (mujallids), enlumineurs (muzahhhibûn) et parfois peintres de miniatures (musawwirûn) travaillent sous le patronage des cours. Les Mille et une nuits, le Shâhnâme de Firdawsî, les Maqâmât d’al-Hariri sont autant de prétextes à la création de manuscrits d’exception, qui nous sont parvenus grâce aux grandes collections — Bibliothèque nationale de France, British Library, Topkapi Saray, Bibliothèque Bodléienne d’Oxford.
L’enluminure du Coran : conventions et symboles
L’enluminure du Coran suit des conventions strictes liées à son statut de Parole divine. Le frontispice (sarlawh) ouvre le volume par un double folio entièrement recouvert de décors géométriques et végétaux, sans espace laissé vide. Le shams (soleil), médaillon circulaire placé en marge à la fin de certains groupes de versets, signale les divisions liturgiques du texte — les ajzâ et les ahzâb. Des bandeaux horizontaux (unwân) séparent chaque sourate. La palette traditionnelle associe le bleu lapis-lazuli (importé d’Afghanistan), le rouge vermillon (cinabre ou minium), le vert de malachite et l’or en feuille ou en poudre (tidhâb). L’enluminure mamelouke du Caire (XIVe siècle) est particulièrement réputée pour ses médaillons en or brunissé et ses entrelacs bleus d’une finesse remarquable.
Ces décors géométriques dialoguent avec les motifs géométriques islamiques de l’architecture et de la céramique, partageant les mêmes grilles de construction à la règle et au compas. La calligraphie islamique — naskh, muhaqaq, rayhan — est l’élément central du manuscrit coranique, l’enluminure n’existant que pour la mettre en valeur.

La miniature persane : l’art de la peinture de cour
Parallèlement à l’enluminure stricto sensu, la tradition persane a développé un art de la peinture sur livre d’une sophistication exceptionnelle. La miniature persane est petite (rarement plus de 30 × 20 cm), mais d’une densité visuelle extraordinaire : chaque centimètre carré peut contenir des détails — fleurs, oiseaux, inscriptions, textures de vêtements — exécutés au pinceau d’un seul poil de chat. L’école ilkhanide de Tabriz (XIVe siècle), influencée par l’art chinois des Yuan, introduit les paysages en brume et les rochers déchiquetés. L’école timouride de Hérat (XVe siècle), sous l’impulsion du peintre Behzâd (vers 1450-1535), fixe les canons classiques : mise en page en zones colorées horizontales, architecture en perspective cavalière, personnages aux visages individualisés. La tradition safavide de Tabriz et d’Isfahan (XVIe-XVIIe siècles) pousse la complexité narrative à son maximum, avec des scènes à cinquante personnages ou davantage.
La reliure islamique : l’écrin du livre
Le livre islamique est inseparable de sa reliure. La reliure traditionnelle (tajlîd) utilise du cuir de chèvre ou de mouton tanné, estampé à la presse à chaud de motifs végétaux et géométriques, puis dorés à la feuille d’or à l’aide de fers spéciaux. Deux caractéristiques distinguent la reliure islamique : la présence d’un rabat (lissân) qui se glisse sous la couverture pour protéger le livre fermé, et l’usage de doublures intérieures en cuir découpé en dentelle (filigrane) à travers lequel apparaît un fond de papier coloré. Les reliures ottomanes du XVIe siècle, conservées à la Bibliothèque Süleymaniye d’Istanbul, et les reliures safavides peintes à la main (laqqabî), ornées de scènes de chasse ou de jardins paradisiaques, représentent les sommets de cet art.
