Les motifs géométriques de l’art islamique sont parmi les créations visuelles les plus complexes et les plus fascinantes de l’histoire de l’humanité. Étoiles à huit ou douze branches, entrelacs infinis, polygones imbriqués : ces formes ne sont pas de simples ornements. Elles incarnent une vision du monde où la géométrie exprime l’ordre divin, l’infinitude et l’unité fondamentale de toute chose. Comprendre leur signification, c’est entrer dans la philosophie esthétique de la civilisation islamique médiévale.

Géométrie et théologie : refuser la représentation du vivant
Si les artistes du monde islamique ont développé la géométrie ornementale à un degré inégalé, c’est en partie en réponse à la tradition théologique qui décourage — sans l’interdire formellement — la représentation des êtres animés dans les espaces sacrés. Cette tradition puise dans les hadiths attribuant au Prophète une méfiance envers les images susceptibles de concurrencer la création divine. Les artistes ont donc sublimé leur créativité dans deux autres répertoires : la calligraphie (transcrire la parole de Dieu) et la géométrie (imiter la structure mathématique de la création). C’est l’historien de l’art Oleg Grabar qui a le mieux décrit ce basculement dans La formation de l’art islamique (1973) : la géométrie n’est pas une absence d’image, c’est une autre façon de représenter le réel.
Cette géométrie sacrée accompagne souvent la calligraphie islamique, les deux arts s’encadrant mutuellement dans les frises des mosquées et des madrasas.
L’étoile, forme centrale du répertoire géométrique
L’étoile est le motif matriciel de la géométrie islamique. Elle se décline en 4, 5, 6, 8, 10, 12 et jusqu’à 16 branches selon les régions et les périodes. L’étoile à six branches, héritée du Proche-Orient antique, est fréquente en Perse et en Inde moghole. L’étoile à huit branches — emblématique du Maghreb et de l’Espagne arabe — s’obtient en superposant deux carrés pivotés à 45°. L’étoile à douze branches domine les carreaux de céramique seldjoukides et ilkhanides d’Iran (XIIe-XIVe siècles). Ces étoiles ne sont jamais isolées : elles génèrent par propagation des réseaux de polygones — hexagones, losanges, triangles — qui remplissent le plan sans laisser de vide. Les mathématiciens parlent de pavages apériodiques ; les artisans médiévaux les appelaient simplement girîh (nœuds) en persan.
Ces étoiles ornent aussi bien les tapis de prière que les carreaux de zellige marocain, où leur découpe en éclats de céramique colorée produit des effets chromatiques saisissants.
Le girîh : le système des cinq tuiles canoniques
En 2007, les physiciens Peter Lu et Paul Steinhardt ont publié dans la revue Science une découverte retentissante : les artisans islamiques du XIVe siècle avaient résolu, cinq siècles avant les mathématiciens modernes, le problème du pavage apériodique décrit par Roger Penrose en 1974. En analysant le portail du mausolée de Darb-i Imam à Isfahan (1453), Lu et Steinhardt ont identifié cinq tuiles canoniques — losange, parallélogramme, hexagone régulier, papillon et étoile à dix branches — dont la combinaison génère un pavage qui ne se répète jamais à l’identique, s’approchant de la symétrie quasi-cristalline. Cette découverte a profondément renouvelé notre compréhension des capacités mathématiques des artisans médiévaux.

Les arabesques végétales : le second répertoire ornemental
La géométrie pure coexiste avec les arabesques végétales — motifs de tiges, de feuilles et de fleurs stylisées qui s’enroulent en spirales continues. Le terme « arabesque » est occidental (il apparaît en français au XVIe siècle), mais la chose est bien islamique, héritière du rinceau antique réinterprété selon le principe de la bifurcation infinie : une tige principale se divise en deux, chacune en deux encore, à l’infini, remplissant l’espace sans jamais le saturer. Les arabesque ont pour foyer historique la Perse sasanide et l’Irak abbasside des VIIIe-IXe siècles ; elles se diffusent ensuite jusqu’en Espagne (plâtres de l’Alhambra) et en Inde (marbre incrusté du Taj Mahal). Combinées à la géométrie pure, elles forment ce qu’on appelle en arabe le tawrîq (feuillage) et l’islîmî (rinceau islamique).
Les muqarnas : la géométrie en trois dimensions
Si la géométrie islamique se déploie en deux dimensions sur les revêtements de sol et les panneaux de faïence, elle conquiert aussi la troisième dimension avec les muqarnas. Ces stalactites de stuc, de pierre ou de bois sont construites à partir de modules géométriques empilés selon des règles précises, créant des dômes alvéolaires d’une complexité vertigineuse. La mosquée-madrasa du Sultan Hassan au Caire (1361), l’Alhambra de Grenade (XIVe siècle) et la mosquée du Cheikh Loftallah à Isfahan (1619) offrent trois variations régionales de ce principe commun. Notre article dédié aux muqarnas et l’art des stalactites de pierre détaille la géométrie tridimensionnelle de ces structures fascinantes.

Régions et périodes : une géographie des styles
Les styles géométriques varient considérablement selon les régions. Le Maghreb et l’Espagne andalouse privilégient les étoiles à huit et dix branches, les entrelacs serrés en stuc blanc et le zellige multicolore à faible hauteur. La Perse seldjoukide et ilkhanide développe les girîh à douze et seize branches, souvent en carreaux de céramique à lustre métallique ou en faïence bleu-et-blanc. L’Anatolie ottomane traduit la géométrie en grands panneaux d’Iznik à dominante bleu cobalt et rouge tomate. L’Inde moghole, enfin, intègre les entrelacs géométriques dans des incrustations de marbre polychrome — la technique du pietra dura — dont le Taj Mahal (1632-1643) reste le chef-d’œuvre incontesté.
Si vous souhaitez intégrer ces motifs dans un intérieur contemporain, notre article sur le zellige dans la décoration moderne propose des pistes d’application pratiques, et notre guide sur l’âge d’or de l’Islam replace ces créations dans leur contexte civilisationnel.
Comment décrypter un motif géométrique islamique
Pour analyser un motif géométrique islamique, nous recommandons de suivre trois étapes. D’abord, identifier le module de base : quelle étoile ou quel polygone initie le réseau ? Ensuite, repérer les lignes de symétrie — translation, rotation, réflexion, glissement — qui organisent la propagation du motif. Enfin, observer les transitions entre zones : comment le motif gère-t-il les angles des encadrements, des arches ou des coupoles ? C’est souvent dans ces zones de jonction que les artisans déployaient leur plus grande ingéniosité. Des ouvrages comme Islamic Geometric Patterns de Keith Critchlow (1976) ou les travaux de l’architecte marocain Salah Benbrahim constituent d’excellents guides pour l’amateur cultivé souhaitant approfondir cette analyse. Les ateliers de l’Institut du Monde Arabe proposent régulièrement des initiations à la construction de ces motifs à la règle et au compas. Parmi les motifs les plus répandus dans ce répertoire, l’étoile à 8 branches constitue l’unité de base de nombreuses compositions géométriques islamiques.
