La dinanderie islamique — l’art de travailler le cuivre, le laiton et le bronze par martelage, ciselure et gravure — a produit certaines des plus belles pièces de métal jamais créées. Des bassins incrustés d’argent de la Perse médiévale aux plateaux martelés des souks de Fès et de Damas, cette tradition millénaire traverse les dynasties, les frontières et les siècles avec une vitalité remarquable. Comprendre la dinanderie islamique, c’est entrer dans l’histoire des échanges commerciaux, des routes de caravanes et du mécénat princier qui ont façonné la civilisation islamique médiévale.

Dinanderie : étymologie et géographie
Le terme « dinanderie » vient de Dinant, ville belge de la Meuse, qui fut au Moyen Âge un important centre de production du cuivre ouvragé en Europe. Mais l’art de travailler le métal jaune à la main est bien plus ancien et bien plus développé dans le monde islamique que dans l’Occident médiéval. En arabe, le nahhâs (cuivre) et le sufr (laiton, alliage de cuivre et de zinc) désignent les métaux de base de cet art, travaillés par les nuhâsîn (chaudronniers-ciseleurs). Les grands centres médiévaux sont : Mossoul (Irak, XIIe-XIIIe siècles), réputée pour ses pièces incrustées d’argent ; Herat (actuel Afghanistan, XIIe-XIVe siècles), qui produit les aiguières et les encensoirs les plus raffinés ; Le Caire mamelouk (XIIIe-XVIe siècles), spécialisé dans les bassins monumentaux et les chandeliers géants ; Damas (XIIIe-XIVe siècles), célèbre pour ses plateaux et ses lampes de mosquée. Le Maghreb — Fès, Tlemcen, Kairouan — développe une tradition parallèle plus sobre mais tout aussi cohérente.
Les techniques de la dinanderie islamique
La dinanderie islamique repose sur cinq techniques principales que les artisans combinent selon les effets recherchés. Le martelage (tardîd) est le premier geste : le métal en feuille ou en lingot est frappé à chaud sur une enclume hémisphérique pour lui donner sa forme générale. Le repoussage (naqsh min al-khalf) travaille le métal par l’arrière pour faire saillir des motifs en relief. La ciselure (naqsh) trace des lignes et des motifs au burin ou au ciselet sur la surface refroidie. La gravure enlève de la matière pour créer des creux remplis ensuite d’un alliage contrastant. L’incrustage (tarkîn) consiste à marteler dans les creux gravés des fils ou des lamelles d’argent, d’or ou de cuivre rouge, créant des contrastes chromatiques saisissants. C’est ce dernier procédé, très développé à Mossoul et en Syrie médiévale, qui donne aux pièces les plus célèbres leur caractère quasi pictural.
Ces techniques métallurgiques s’inscrivent dans le même contexte de mécénat princier que la production des manuscrits enluminés et la commande de tapis de cour — toutes des expressions du luxe et du prestige dynastique.

Chef-d’œuvres médiévaux : le Baptistère de Saint Louis
Le « Baptistère de Saint Louis », conservé au Louvre (département des arts de l’Islam, salle 181), est peut-être la pièce de dinanderie islamique la plus célèbre au monde. Fabriqué vers 1300 en Syrie ou en Égypte mamelouke, ce bassin en laiton incrusté d’or, d’argent et de cuivre rouge mesure 50 cm de diamètre pour 23 cm de hauteur. Sa paroi extérieure est couverte de scènes figuratives d’une densité extraordinaire : cavaliers à la chasse, défilés de courtisans, musiciens, animaux héraldiques — le tout dans un style que les historiens qualifient de « baroque mamelouk ». Le maître artisan, Muhammad ibn Zayn, a signé l’œuvre six fois (fait rarissime dans la production islamique médiévale). La pièce est entrée dans les collections royales françaises au XIVe siècle et servit effectivement au baptême des rois de France jusqu’au XIXe siècle.
La dinanderie ottomane et maghrébine
L’Empire ottoman (XVIe-XIXe siècles) développe une dinanderie de cour à Istanbul caractérisée par la sobriété des formes et la recherche de la surface parfaitement polie. Les ibrik (aiguières à café) en laiton doré, les mangal (braseros) en argent repoussé et les candélabres de mosquée en bronze ciselé de l’atelier impérial (Ehl-i Hiref) définissent un style ottoman reconnaissable — épuré, fonctionnel, majestueux. Au Maghreb, la dinanderie de Fès se spécialise dans les plateaux (siniya), les théières (barrad) et les pots à eau (guessâa) en cuivre ou en laiton décorés au burin de motifs floraux et de cartouches calligraphiques. La boutique du dinandier (dukkân al-nuhâs) est encore aujourd’hui l’un des sons et des odeurs caractéristiques de la médina de Fès, où l’on peut commander des pièces sur mesure.

Reconnaître et acheter une pièce de dinanderie
Pour un amateur souhaitant acquérir une pièce de dinanderie islamique, quelques repères sont indispensables. Dans le domaine des pièces anciennes (avant 1900), les grandes maisons de vente (Christie’s, Sotheby’s, Artcurial) proposent des expertises sérieuses et une traçabilité des œuvres. Pour la production artisanale contemporaine, distinguer le travail à la main du travail à la machine demande d’observer la régularité des motifs ciselés — une régularité parfaite trahit souvent la pantographe ou le laser. Le poids est aussi un indicateur : les pièces martelées à la main sont plus lourdes et d’épaisseur irrégulière. Enfin, la patine naturelle du cuivre ancien — brun-vert (vert-de-gris) dans les creux, or-rose aux reliefs — ne se fausse pas facilement : une patine trop uniforme est suspecte. Les collections islamiques des musées parisiens offrent des points de comparaison précieux avant tout achat.
La dinanderie aujourd’hui : entre héritage et renouveau
La dinanderie islamique connaît un double mouvement contemporain. D’un côté, dans les médinas de Fès, de Marrakech, de Damas (malgré la guerre) et du Caire, des artisans maintiennent les techniques traditionnelles et forment de jeunes apprentis, souvent dans le cadre de programmes de l’UNESCO ou des gouvernements locaux. De l’autre, des designers de la diaspora — au Maroc, en France, au Liban — réinterprètent les formes classiques en les combinant avec des matériaux contemporains : laiton mat sur bois de chêne, cuivre patiné sur béton. Ces créations hybrides ont conquis les marchés haut de gamme de la décoration intérieure — une tendance explorée dans notre article sur l’intégration des arts islamiques dans la décoration contemporaine. Dans le domaine du métal islamique, les bronzes incrustés de Khorasan représentent le sommet technique de la métallurgie médiévale. Plus accessible, la lanterne marocaine perennéise cet héritage dans les intérieurs contemporains.
