Aux XIIe et XIIIe siècles, les ateliers de métallurgie du Khorasan — région qui couvre aujourd’hui le nord-est de l’Iran, l’Afghanistan occidental et une partie du Turkménistan — produisent des bronzes incrustés qui représentent le sommet absolu de la métallurgie islamique médiévale. Ces objets, aujourd’hui dispersés dans les plus grands musées du monde (Metropolitan, Louvre, British Museum, Hermitage), combinent une maîtrise technique de la fonte et du travail à froid du métal à un sens de l’ornement raffiné où calligraphie, arabesque et représentations figuratives coexistent dans un équilibre plastique unique. Comprendre ces bronzes, c’est comprendre comment l’âge d’or de l’Islam a produit, en parallèle des mosquées et des manuscrits, un art du métal d’une sophistication que l’Occident médiéval n’atteindra pas avant le XVe siècle. La dinanderie islamique qui s’épanouira plus tard au Maghreb est l’héritière directe de ces traditions khorasanaises.

Le Khorasan, carrefour métallurgique de l’Iran médiéval
Le Khorasan doit sa prééminence métallurgique à plusieurs facteurs structurels. La région est riche en gisements de cuivre (Hérat, Merv) et de zinc (Khodjend), les deux composants de base du bronze, ainsi qu’en sources d’argent abondantes dans le Badakhshan. Les ateliers de Hérat, Nishapur et Merv bénéficient de la convergence de traditions techniques héritées de l’Antiquité iranienne — la période sassanide avait déjà produit des bronzes de haute qualité — et de l’apport de métallurgistes sogdiens (d’Asie centrale) qui maîtrisent les alliages complexes et les techniques d’incrustation. Sous les dynasties des Samanides (874-999) et des Ghaznevides (963-1187), qui font de Nishapur et de Ghazni des capitales culturelles majeures, la demande de prestige pour des objets en métal ouvragé stimule une production qui cherche à rivaliser avec les ateliers irakiens (Bassora, Mossoul) et iraniens occidentaux (Ispahan, Hamadan). L’invasion mongole de 1221, qui détruit Merv, Nishapur et Hérat, met fin brutalement à cette production. Les bronzes khorasanais représentent ainsi le legs d’une civilisation interrompue, dont la richesse artistique n’a été pleinement reconnue qu’à partir des grandes acquisitions muséales du XIXe siècle.
La technique de l’incrustation : khatam et niellure
La marque de fabrique des bronzes khorasanais est la technique de l’incrustation métallique — appelée khatam dans les sources arabes médiévales — qui consiste à insérer dans les sillons creusés à froid sur la surface du bronze des fils ou des plaques minces d’un métal contrastant (argent, or, cuivre rouge, electrum). Le processus commence par la fonte de la pièce au sable perdu ou à la cire perdue, suivie d’un refroidissement lent pour éviter les fissures dans un alliage généralement composé de 70-80 % de cuivre et 15-25 % de zinc. Une fois la pièce refroidie et polie à la pierre ponce, le dessinateur (naqqash) trace les contours du décor au burin, créant des rainures profondes de 0,5 à 2 mm. Un incrusteur spécialisé (zarkob, littéralement « frappeur d’or ») insère ensuite les fils d’argent ou d’or dans ces rainures au marteau, les bords de la rainure étant légèrement rabattus sur le fil pour le bloquer — technique proche de la damascène espagnole de Tolède. Pour les fonds noirs qui donnent leur caractère si particulier à certains bronzes khorasanais, une niellure au soufre (mélange de sulfures métalliques fondus) est appliquée dans les parties en creux, puis poncée au niveau de la surface. Les analyses chimiques menées par le Freer Gallery of Art de Washington ont identifié jusqu’à cinq métaux différents sur un même objet.

Les formes et les thèmes : aiguières, candélabres et seau de Bobrinski
La production de bronzes khorasanais couvre un vaste répertoire de formes fonctionnelles liées au service de la table et à l’éclairage. L’aiguière (ibrik) à col tubulaire et bec torse, l’une des formes les plus élaborées, combine une structure architecturée à un décor incrustés couvrant toute la surface — inscriptions coufiques ou naskhis sur le col, arabesque sur le corps, scènes animées sur les épaulements. Le seau à eau (situla) de Bobrinski (1163, Hermitage de Saint-Pétersbourg) représente la pièce la plus célèbre de la production khorasanaise : son décor figuratif — scènes de banquet, musiciens, cavaliers, acrobates — est exécuté dans un style qui emprunte à la fois à la miniature persane en cours de constitution et à l’imagerie hellénistique transmise par la tradition sassanide. La signature du fondeur (Muhammad ibn Abd al-Wahid) et du graveur (Mas’ud ibn Ahmad al-Nakhshabi) inscrite sur la pièce en fait un document exceptionnel sur l’organisation des ateliers médiévaux. La calligraphie islamique qui orne ces bronzes — khatt naskhi pour les textes d’apparat, khatt koufi pour les inscriptions architecturales — est précisément identifiable et constitue un marqueur chronologique fiable pour la datation des pièces sans provenance documentée.
Les pièces de référence dans les collections mondiales
- Seau de Bobrinski (1163) : Hermitage, Saint-Pétersbourg — pièce fondatrice avec signature des artisans
- Aiguière de Tiflis (fin XIIe s.) : Musée national de Géorgie — décor figuratif exceptionnel
- Candélabre Freer (début XIIIe s.) : Freer Gallery, Washington — 21 incrustations métalliques différentes
- Mortier Keir (XIIe s.) : Coll. Keir, Allemagne — inscriptions astrologiques et zodiacales
- Coffret Troyes (XIIe-XIIIe s.) : Trésor de la cathédrale de Troyes — pièce entrée en France à la faveur des Croisades

L’héritage khorasanais : Mossoul et les ateliers mamlouks
La destruction du Khorasan par les Mongols (1221-1222) ne met pas fin à la tradition des bronzes incrustés : elle la déplace vers l’Irak et la Syrie, où les ateliers de Mossoul (XIIIe siècle) puis du Caire mamlouk (XIIIe-XIVe siècle) reprennent et développent les techniques khorasanaises. Les bronzes de Mossoul, identifiables à leur signature systématique « ouvrage de Mossoul » (min ‘amal al-Mawsil), substituent les représentations figuratives chrétiennes (saints, scènes de l’Évangile) aux scènes de cour islamiques, témoignant d’une production syncrétique destinée à une clientèle multireligieuse. Au Louvre, le bassin dit « de Saint Louis » (début XIIIe s., inv. LP 16), attribué aux ateliers mossoulites, constitue l’une des pièces islamiques les plus connues du public français, son nom populaire renvoyant à une légende — non documentée — selon laquelle il aurait appartenu au roi croisé. l’Institut du Monde Arabe présente régulièrement dans ses expositions temporaires des bronzes incrustés de ces différentes périodes, offrant la possibilité rare d’une comparaison directe entre les styles khorasanais, mossoulite et mamlouk.
Reconnaître et dater un bronze incrustés islamique
Sur le marché de l’art, les bronzes islamiques incrustés constituent une catégorie à part, dont les pièces authentiques des XIIe-XIIIe siècles atteignent régulièrement 500 000 à 3 millions d’euros dans les grandes ventes. Pour le non-spécialiste, plusieurs indices permettent d’orienter un premier jugement. Les incrustations authentiques présentent une patine uniforme avec la surface du bronze — argent légèrement oxydé en gris, non brillant — alors que les reproductions modernes montrent souvent un contraste trop fort entre le métal incrusté et la matrice. La qualité de la calligraphie est un indicateur décisif : un texte coranique ou poétique bien formé, avec les ligatures correctement exécutées, indique un atelier de qualité, tandis que les inscriptions approximatives ou pseudo-épigraphiques caractérisent les copies destinées au marché touristique. Enfin, la présence d’une patine verte (oxyde de cuivre basique, la malachite) dans les parties en creux du décor est caractéristique des pièces enfouies, impossible à reproduire à l’identique sans vieillissement artificiel détectable à l’analyse. Pour toute acquisition sérieuse, une expertise de l’Islamic Art Museum de Doha ou du département des Arts de l’Islam du Louvre est indispensable. Notre guide sur le département des Arts de l’Islam au Louvre présente les pièces de Khorasan qui y sont exposées. Pour un autre sommet de la céramique médiévale islamique, notre article sur le lustre métallique de Kashan complète ce panorama des arts du feu islamiques.
