Suspendus entre le plafond et le vide, les muqarnas comptent parmi les formes architecturales les plus mystérieuses de l’art islamique. Ces alvéoles de stuc, de brique ou de bois, empilées en couches décroissantes, semblent défier la gravité et transforment la transition entre un mur vertical et une coupole en une cascade de cristaux géométriques. Nés dans le monde iranien du Xe siècle, les muqarnas se sont diffusés jusqu’en Espagne, en Inde et en Afrique orientale, devenant l’un des marqueurs les plus reconnaissables de l’architecture islamique.

Origine et première apparition : Iran du Xe siècle
Les premiers muqarnas documentés apparaissent en Iran et en Irak dans la seconde moitié du Xe siècle, sous les dynasties bouyides et samanides. La tombe de l’Arabe à Tim (Ouzbékistan, vers 977) présente déjà des zones de transition en quarts de sphère imbriqués. Mais c’est le mausolée de l’Imam Dur à Samarra (Iraq, 1085) qui offre le premier exemple développé : ses pendentifs de brique crue structurent l’espace de façon clairement modulaire. Les historiens de l’architecture — notamment Yasser Tabbaa dans The Transformation of Islamic Art during the Sunni Revival (2001) — ont montré que les muqarnas ne sont pas un simple ornement : ils résolvent le problème de la transition entre un plan carré et une coupole circulaire, remplaçant les trompes et les pendentifs byzantins par un système proprement islamique.
Cette émergence s’inscrit dans un moment de renouveau architectural lié à l’affirmation du sunnisme sous les Seldjoukides. Les motifs géométriques qui ornent simultanément les revêtements de surface participent du même programme décoratif que les muqarnas.
Géométrie des muqarnas : le module de base
Un muqarnas est construit à partir d’un nombre limité de modules géométriques — généralement trois à cinq types de cellules — assemblés selon des règles strictes. Chaque module est un solide dont la face supérieure est horizontale et la face inférieure présente une facette inclinée ou une concavité. Les modules s’emboîtent en couches concentriques décroissantes, chaque couche avançant légèrement vers l’intérieur du plan. Le résultat est une surface courbe composite dont la projection verticale forme un réseau de polygones plats — exactement les mêmes que ceux de la géométrie bidimensionnelle. Cette équivalence entre le plan et le volume est une des découvertes majeures de l’architecture islamique médiévale. Les traités persans du XIIIe siècle — comme le Fi Tawâbi’ al-muqarnas attribué à l’architecte Buzjânî — montrent que les artisans travaillaient d’abord en plan et déduisaient le volume.
Le Caire mamelouk : muqarnas en pierre
L’Égypte mamelouke (XIIIe-XVIe siècles) a développé une tradition spécifique de muqarnas taillés dans la pierre calcaire locale, d’une précision et d’une massivité sans équivalent. Le portail de la mosquée-madrasa du Sultan Hassan (1356-1363) au Caire est l’exemple le plus souvent cité : haut de 38 mètres, son iwan d’entrée est couronné d’un demi-dôme à muqarnas de cinq niveaux, entièrement sculpté dans la pierre. Chaque cellule est une pièce unique, taillée séparément et assemblée à sec. La mosquée de Qaytbay (1474) et le mausolée du Sultan Barquq à la Cité des Morts offrent d’autres variations de ce vocabulaire, dans une palette qui va du sobre au somptueux.

L’Alhambra de Grenade : le summum andalou
L’Alhambra de Grenade (XIVe siècle) représente la quintessence du muqarnas andalou dans sa variante en stuc peint et doré. La Salle des Deux Sœurs (Sala de las dos Hermanas, vers 1362) possède le dôme à muqarnas le plus célèbre du monde : 5 000 cellules de stuc disposées en seize niveaux créent un effet de stalactites suspendues dans un ciel étoilé. Les artisans naṣrides avaient résolu le problème du plan octogonal de la salle de manière virtuose, grâce à des cellules de transition que les spécialistes qualifient de « muqarnas complexes ». La couleur — blanc original rehaussé d’ocre, de rouge et d’or — est aujourd’hui partiellement effacée, mais les relevés de restauration du XVIIIe siècle en attestent l’éclat d’origine.
Ces décors s’inscrivent dans un programme d’ensemble qui incluait des inscriptions calligraphiques en thuluth et en naskh sur chaque paroi et des entrelacs géométriques en lambris de stuc sur la moitié inférieure des murs.
Isfahan safavide : la couleur et la lumière
L’Iran safavide (XVIe-XVIIIe siècles) a poussé les muqarnas vers une synthèse nouvelle en les intégrant dans des revêtements de céramique polychrome et d’or. La mosquée du Cheikh Loftallah à Isfahan (1619) offre l’exemple le plus troublant : les muqarnas de l’entrée, entièrement recouverts de faïence ocre dorée, captent la lumière naturelle de manière à changer d’apparence selon les heures de la journée. Dans la Mosquée du Shah (aujourd’hui mosquée de l’Imam, 1629), les muqarnas des quatre iwans créent un effet de profondeur par l’alternance de zones en faïence bleue et de zones en brique nue. L’architecte Ali Akbar Isfahani, dont le nom est gravé sur le portail, avait calculé l’orientation des niches pour maximiser cet effet.

Muqarnas ottomans et diffusion vers l’Afrique et l’Inde
Les Ottomans ont intégré les muqarnas dans leur propre système architectural, dominé par les grandes coupoles héritées de Sainte-Sophie de Constantinople. Les muqarnas ottomans sont en général plus sobres que leurs homologues persans ou andalous, souvent en bois peint ou en stuc blanc non coloré. La mosquée Süleymaniye d’Istanbul (1558, architecte Sinan) utilise des muqarnas aux transitions des tribunes latérales et aux corniches extérieures. Vers le sud, les muqarnas se retrouvent dans les mosquées de Zanzibar et de la côte swahilie (Afrique orientale), témoignage des échanges commerciaux avec le monde arabe. En Inde moghole, la tombe de Humayun à Delhi (1570) intègre des muqarnas en grès rouge dans ses galeries d’entrée.
Pour découvrir les musées où observer ces chef-d’œuvres dans des collections accessibles, notre guide de l’Institut du Monde Arabe à Paris liste les pièces architecturales conservées, et notre panorama sur l’âge d’or de la civilisation islamique contextualise leur production dans l’histoire intellectuelle de la période.
Comment voir et apprécier les muqarnas aujourd’hui
Observer des muqarnas en vrai demande une lenteur délibérée. Nous recommandons de commencer par la base, d’identifier le niveau inférieur des cellules et de remonter visuellement couche par couche jusqu’au point de fermeture. Lors d’une visite à l’Alhambra, arriver tôt le matin permet de profiter de la lumière naturelle rasante qui accentue le relief des stalactites. Au Caire, le Musée d’art islamique (rouvert en 2010 après restauration) conserve plusieurs voussures et fragments de muqarnas déposés, permettant une observation de près impossible in situ. En France, certaines sections architecturales en plâtre moulé sont visibles au Musée des arts décoratifs de Paris et au département des arts de l’Islam du Louvre, dont les œuvres sont décrites dans notre article sur les collections islamiques à Paris. Les muqarnas s’inscrivent dans un programme décoratif plus vaste qu’explore notre guide sur l’intérieur des mosquées et notre article sur l’iwan, l’élément architectural iranien dont la vote à muqarnas est la signature.
