L’iwan est l’une des inventions architecturales les plus décisives du monde islamique. Cette salle voûtée ouverte sur un côté — un espace à mi-chemin entre l’intérieur et l’extérieur — a traversé quinze siècles d’architecture, du palais sassanide de Ctésiphon jusqu’aux madrasas iraniennes du XVIIIe siècle, en passant par les grandes mosquées d’Anatolie et les caravansérails de la route de la soie. Son principe formel est d’une simplicité radicale : un rectangle couvert d’une voûte en berceau ou en quart de sphère, ouvert sur une façade et fermé sur trois côtés. Mais cette simplicité est trompeuse — l’iwan concentre les ressources les plus sophistiquées de l’architecture islamique : les muqarnas, calligraphie monumentale, revêtements de faïence, jeux de lumière calculés. Comprendre l’iwan, c’est comprendre comment l’espace islamique organise la transition entre le profane et le sacré.

Origines pré-islamiques : de Ctésiphon à la cour sassanide
L’iwan n’est pas une invention islamique : il lui est antérieur de plusieurs siècles. Le plus grand iwan conservé de l’Antiquité est le Taq-i Kisra (Arche de Ctésiphon), palais sassanide situé près de l’actuelle Bagdad, dont la voûte de 35 mètres de portée — construite sans cintre, en briques posées en assises légèrement inclinées — reste l’une des plus grandes voûtes de maçonnerie jamais érigées. Les architectes islamiques des premiers siècles héritent de cette tradition constructive et l’intègrent dans leurs propres programmes architecturaux, en l’adaptant aux nouvelles exigences liturgiques et institutionnelles. La grande innovation islamique est la symétrisation de l’iwan : là où les palais sassanides ne comportaient qu’un seul iwan-trône, les architectes islamiques créent le plan à quatre iwans — un iwan ouvert sur chacun des quatre côtés d’une cour centrale. Ce plan biaxial, symboliquement lié au jardin paradisiaque (chaharbagh), devient le schéma directeur de la madrasa iranienne.
L’iwan dans la mosquée : organisation de l’espace sacré
Dans l’architecture religieuse islamique, l’iwan remplit deux fonctions principales. En tant qu’entrée monumentale (pishtaq), il marque le seuil entre l’espace profane de la rue et l’espace sacré de la mosquée — sa hauteur démesurée et son programme ornemental sont calculés pour impressionner et préparer psychologiquement le fidèle. En tant qu’iwan de qibla (orienté vers La Mecque), il marque l’axe sacré de la mosquée et encadre le mihrab — la niche qui indique la direction de la prière. La mosquée du Vendredi (Masjid-e Jami) d’Isfahan, construite et agrandie sur plusieurs siècles à partir du XIe siècle, est le laboratoire le plus complet de ces deux usages : ses quatre iwans — dont deux remontent à la période seldjoukide — ont servi de modèles à toute l’architecture religieuse iranienne ultérieure. La décoration de leur façade, en faïence bleu cobalt et blanc sur fond ocre, illustre parfaitement les principes des signification des motifs géométriques appliqués à grande échelle.

La madrasa à quatre iwans : un cosmos en plan
La madrasa (école coranique) à plan à quatre iwans est l’une des typologies architecturales les plus répandues du monde islamique, de l’Espagne à l’Inde. Son plan biaxial — deux axes perpendiculaires croisant en un point central — répond à une logique symbolique forte : les quatre iwans ouverts sur les quatre directions cardinales figurent la totalité de l’espace cosmique, tandis que le bassin central (howz) représente la source de vie. La madrasa al-Mustansiriyya de Bagdad (1227), la madrasa Bu Inaniyya de Fès (1351), la madrasa Nadir Divan-Begi de Samarcande (1622) ou la madrasa Char Minar d’Hyderabad (1591) déclinent toutes des variantes de ce plan universel. La façade de chaque iwan constitue un véritable tableau architectural : encadrements de faïence en zellige marocain, frises de calligraphie thuluth, stalactites de les muqarnas dans la demi-coupole, portail à niche polylobée. Cette richesse décorative cumulée exprime le statut de la madrasa comme lieu de transmission du savoir islamique.
Techniques constructives : la voûte de l’iwan
La voûte de l’iwan pose un défi structural unique : couvrir une grande portée (souvent entre 15 et 25 mètres) sans appui latéral, avec une façade entièrement ouverte. Les constructeurs iraniens ont résolu ce problème par deux innovations majeures. La première est l’utilisation systématique de la voûte à double coque (double shell vault) : une voûte extérieure de forme parabolique ou en ogive assumant les contraintes mécaniques, et une voûte intérieure décorée librement de les muqarnas, de faïences et d’inscriptions. La deuxième innovation est le haftar-bandi, un réseau de contreforts et de murs de raidissement intégrés dans les ailes latérales de la madrasa, qui absorbent les poussées horizontales de la voûte sans être visibles depuis la cour. Cette technicité constructive explique la longévité des iwans iraniens, dont certains atteignent 700 à 800 ans sans restauration majeure de leur structure principale.

L’iwan au-delà de l’Iran : Inde moghole et Anatolie ottomane
L’iwan iranien essaime au-delà des frontières de l’empire safavide, porté par les migrations d’architectes et les routes commerciales. En Inde moghole, le Taj Mahal (1631-1653) — chef-d’œuvre absolu de l’l’âge d’or de l’Islam islamique en Asie du Sud — intègre quatre iwans monumentaux dans sa façade principale, rehaussés de pietra dura (marqueterie de pierres semi-précieuses) et d’inscriptions coraniques en thuluth noir sur fond blanc. En Turquie ottomane, l’iwan se transforme en eyvan, intégré dans les complexes han (caravansérails) et les tekke (couvents soufis). Le plan à quatre iwans, transposé en plan cruciforme, influence également les grandes salles de bain (hamam) ottomanes — dont la disposition en étoile rappelle le chaharbagh islamique. En Égypte mamelouke (XIIIe-XVe siècles), l’iwan à coupole devient le plan de référence de la mosquée-mausolée : l’iwan de qibla est couvert d’une coupole montée sur tambour, une fusion formelle qui donnera naissance à une tradition architecturale distincte bien documentée dans les collections du Louvre et de l’Institut du Monde Arabe. Pour aller plus loin dans l’architecture islamique, notre guide sur l’intérieur des mosquées, décors et ornements détaille les différents programmes décoratifs, et notre dossier sur la grande mosquée de Cordoue présente une autre tradition architecturale islamique majeure.
