Le nastaliq est souvent décrit comme la plus belle écriture du monde islamique. Né en Iran au XIVe siècle, ce style calligraphique unit la légèreté du naskh à la profondeur du taliq pour créer une écriture suspendue, musicale, qui épouse naturellement le rythme de la poésie persane. Parmi les 6 styles classiques de la calligraphie islamique codifiés par les maîtres médiévaux, le nastaliq occupe une place à part : il n’est pas la calligraphie des mosquées — c’est la calligraphie des poètes.
Nastaliq : naissance d’une écriture suspendue en Iran médiéval
La tradition attribue l’invention du nastaliq à Mir Ali Tabrizi, calligraphe actif à Tabriz au début du XVe siècle. Selon la légende, le style lui fut révélé en rêve par l’imam Ali. Au-delà de la légende, Mir Ali synthétise effectivement deux styles antérieurs — le naskh, clair et lisible, et le taliq, cursif et penché — pour créer quelque chose de radicalement nouveau. Le mot même de nastaliq est une contraction de naskh et taliq.
Les caractéristiques visuelles du nastaliq
- Ligne de base descendante : les mots s’inclinent de droite à gauche avec une pente de 10 à 15 degrés, créant un effet de cascade
- Rondeur des lettres : les ventres des lettres (ba, nun, ya) sont amples et projetés vers le bas, presque circulaires
- Contraste fort : les traits horizontaux sont très fins, les traits verticaux (alif, lam) très épais — contraste réalisé par un qalam taillé en biais
- Points flottants : les points diacritiques ne sont jamais directement sous les lettres — ils flottent légèrement, renforçant l’impression de suspension
- Absence de vocalisation : le nastaliq poétique omet généralement les voyelles brèves, car le lecteur de poésie persane n’en a pas besoin
Le qalam du nastaliq : un outil taillé pour la vitesse
Le nastaliq exige un qalam (roseau à écrire) taillé différemment de celui utilisé pour le style thuluth ou le naskh. La plume est taillée avec une coupe en biseau très prononcée et une fente courte, ce qui permet d’alterner rapidement entre trait fin et trait épais sans lever l’instrument. Les calligraphes persans classiques fabriquaient eux-mêmes leurs qalam depuis des roseaux du marais de Dezful, dans le Khuzestan iranien.

Nastaliq et poésie persane : une union inséparable
Le nastaliq est indissociable du canon poétique persan. Les grands recueils de Hafez, de Rumi, de Sa’di et de Firdausi ont presque toujours été copiés en nastaliq. Ce n’est pas un hasard : le rythme visuel de ce style — sa respiration, ses accélérations, ses pauses — épouse naturellement la prosodie de la poésie classique persane (aruz), avec ses longues et ses brèves. Copier un ghazal de Hafez en nastaliq, c’est interpréter un poème autant que le transcrire.
Shah Abbas et l’apogée du nastaliq safavide
Sous le règne de Shah Abbas Ier (1587–1629), le nastaliq atteint sa perfection. Isfahân devient la capitale impériale et le foyer de la production artistique. Ali Reza Abbasi, calligraphe en chef de la cour, porte le nastaliq à un niveau de raffinement rarement égalé. Ses copies du Coran et ses frontispices de divans poétiques, associant texte nastaliq et enluminures de la miniature persane, constituent les chefs-d’œuvre absolus du genre. L’Aga Khan Museum de Toronto conserve plusieurs de ses œuvres.
Nastaliq shikasteh : la variante brisée
Au XVIIe siècle, Mir Imad Hassani pousse le nastaliq vers une forme encore plus cursive : le shikasteh (littéralement brisé). Dans ce style, les ligatures entre lettres se multiplient, certains mots semblent s’effondrer en une longue ligne ondulante, les points disparaissent presque entièrement. Le shikasteh est impossible à lire sans formation préalable — c’est l’écriture des initiés, des lettrés, des poètes correspondant entre eux. Il tranche radicalement avec la lisibilité du le calligramme koufi géométrique ou du naskh.

Le nastaliq aujourd’hui : Iran, Afghanistan, Pakistan
Le nastaliq reste vivant. En Iran, il est l’écriture quotidienne du persan imprimé — journaux, livres, affiches — depuis l’adaptation de l’alphabet perso-arabe à la typographie numérique. Les polices Nastaliq digitales (Scheherazade, IranNastaliq) reproduisent la fluidité de l’écriture manuscrite avec des algorithmes d’ajustement contextuel particulièrement complexes, car le nastaliq est l’un des systèmes d’écriture les plus difficiles à numériser.
Apprendre le nastaliq : ressources et formation
La formation classique au nastaliq dure plusieurs années. Elle commence par la copie de modèles de Mir Ali Tabrizi ou d’Ali Reza Abbasi, trait par trait, selon une progression stricte (d’abord les lettres isolées, puis les mots, puis les compositions). En France, l’Institut du Monde Arabe propose occasionnellement des ateliers de calligraphie persane. Les plateformes iraniennes comme Honar Amooz offrent des cours en ligne accessibles même sans maîtrise du persan, grâce aux tutoriels vidéo.
Questions fréquentes
Quelle différence entre le nastaliq et le naskh ?
Le naskh est droit, lisible, utilisé pour les textes religieux et les imprimés arabes. Le nastaliq est penché, cursif, avec des ventres de lettres très ronds projetés vers le bas. Le naskh est horizontal, le nastaliq est diagonal. Le premier vise la clarté et la lisibilité pour tous ; le second est conçu pour la beauté et la vitesse d’un copiste expert.
Le nastaliq est-il utilisé pour le Coran ?
Rarement. Le Coran est traditionnellement copié en naskh ou en thuluth, jugés plus solennels et lisibles. Le nastaliq est réservé à la poésie, aux textes profanes et aux écrits de cour. Quelques rares Corans safavides ont été copiés en nastaliq, mais c’est une exception qui confirme la règle.
Qui sont les grands maîtres du nastaliq ?
Mir Ali Tabrizi (inventeur supposé, XIVe s.), Sultan Ali Mashhadi (XVe s., codificateur des canons), Mir Imad Hassani (XVIe–XVIIe s., inventeur du shikasteh), Ali Reza Abbasi (calligraphe de Shah Abbas) et, plus récemment, Mohammad Ehsai (né en 1939), qui a poussé le nastaliq vers l’abstraction contemporaine.
Les informations publiées sur Art-Islamique.fr ont un caractère général et culturel. Sources : Institut du Monde Arabe, Aga Khan Museum, Wheeler Thackston — Album Prefaces and Introductions to the History of Calligraphy, Yale University Press.
