Le tazhib ottoman est l’art de la dorure et de l’arabesque qui ornait les manuscrits sacrés et profanes de la cour de Topkapi. Dérivé du persan zarafshan (semer l’or), il atteint son apogée entre le XVe et le XVIIe siècle, sous Mehmed II puis Soliman le Magnifique. Cette discipline raffinée encadre la calligraphie et structure la page : voir nos Corans enluminés pour le contexte général.

Le tazhib ottoman : définition et origines
Le tazhib est une technique d’enluminure islamique fondée sur la feuille d’or, le lapis-lazuli broyé et les pigments minéraux, appliquée à la gomme arabique sur papier glacé. Sa fonction principale : signaler les sourates, encadrer la calligraphie et hiérarchiser la lecture. Trois éléments le définissent : le serlevha (frontispice), les cetvels (filets dorés) et les gül (rosaces marginales).
Des Abbassides aux Ottomans : une lignée artistique
Les Ottomans héritent du tazhib via la Perse safavide et les ateliers timurides de Hérat. Mehmed II fonde le nakkaşhane (atelier impérial) à Istanbul après 1453, où s’élaborent les styles propres à la cour. Au XVIe siècle, l’enlumineur Karamemi codifie l’esthétique ottomane sous Soliman, mêlant rumi, hatayi et fleurs naturalistes (tulipes, œillets).
Motifs et techniques du tazhib
L’enlumineur ottoman maîtrise deux familles de motifs complémentaires. Le rumi dessine des feuilles bifurquées d’origine seldjoukide, abstraites et géométriques. Le hatayi (sino-chinois) déploie des palmettes, lotus et rosaces inspirées des soieries de la route de la soie. Ces deux registres se superposent en couches successives, créant la profondeur visuelle caractéristique des manuscrits ottomans.

Les pigments et l’or au pinceau
- Or : feuille battue (varak) appliquée au bol d’Arménie, puis polie à l’agate.
- Bleu : lapis-lazuli d’Afghanistan broyé, le pigment le plus coûteux.
- Rouge : cinabre minéral ou laque de cochenille.
- Vert : malachite, parfois mêlée à l’orpiment.
- Blanc : céruse de plomb pour les rehauts.
Le pinceau, taillé dans un poil de chat persan, permet des traits inférieurs au millimètre. Les ateliers ottomans utilisent le papier islamique importé de Samarcande, lissé à l’agate pour recevoir l’or sans bavure.
Les chefs-d’œuvre conservés à Topkapi
La bibliothèque du palais de Topkapi conserve plus de 13 000 manuscrits illuminés selon le tazhib. Le Süleymanname (1558), chronique de Soliman par Arifi, mobilise les meilleurs enlumineurs du nakkaşhane. Les Corans calligraphiés par Şeyh Hamdullah et Ahmed Karahisari sont encadrés de tazhib dont chaque page demandait plusieurs semaines de travail.

Diffusion vers l’Empire ottoman et ses provinces
Le tazhib voyage avec les diplomates et calligraphes : on en trouve à Damas, au Caire mamelouk, et jusque dans les Balkans ottomans. Les ateliers provinciaux d’Edirne et de Bursa adaptent le style impérial, simplifié pour les Corans destinés aux médersas. Cette diffusion explique la richesse des collections conservées à Sarajevo, Sofia et Sofia.
Voir le tazhib aujourd’hui
Le département des Arts de l’Islam du Louvre, l’Institut du Monde Arabe, le British Museum et la Bibliothèque nationale de France conservent d’importantes collections. À Istanbul, le musée du Palais de Topkapi et le musée des Arts turcs et islamiques exposent les originaux impériaux. L’enluminure islamique décrit la grammaire commune partagée avec la Perse et les Moghols, tandis que la reliure islamique marie cette tradition à la dorure du cuir.
Questions fréquentes
Quelle différence entre tazhib et miniature ?
La miniature est une scène figurative (personnages, paysage) tandis que le tazhib est purement ornemental, abstrait et symétrique. Les deux coexistent dans un même manuscrit : le tazhib encadre les pages de texte et les frontispices, la miniature illustre les épisodes narratifs.
Comment reconnaître un tazhib ottoman authentique ?
L’or véritable garde un éclat poli même après plusieurs siècles, contrairement aux dorures de cuivre qui s’oxydent. Les motifs ottomans associent rumi et hatayi en couches superposées, avec une palette dominante bleu lapis et or. La provenance documentée (musées, ventes Christie’s, Sotheby’s) reste le critère le plus fiable.
Le tazhib se pratique-t-il encore aujourd’hui ?
Oui, des ateliers contemporains à Istanbul (Klasik Türk Sanatları Vakfı), au Caire et à Téhéran perpétuent la tradition. L’UNESCO a inscrit le tazhib turc au patrimoine immatériel en 2017. Les écoles forment encore aux techniques classiques sur papier traditionnel ahar.
Le tazhib ottoman illustre l’union parfaite de la rigueur géométrique et de la poésie florale. Pour prolonger, explorez les arabesques de l’Alhambra et la grammaire ornementale partagée par toutes les écoles islamiques.
