✏️ Karim B.📅 25 avril 2026📁 Arts du livre

La reliure islamique est l’une des disciplines les plus sophistiquées des arts du livre. Bien plus qu’un simple emballage protecteur, elle constitue une architecture à part entière — une œuvre pensée pour mettre en scène le texte sacré ou poétique qu’elle abrite. Du rabat caractéristique qui distingue la reliure orientale de toute autre tradition mondiale à la décoration géométrique dorée à l’outil, chaque composant raconte l’histoire d’une civilisation qui a élevé le soin du livre au rang de vertu spirituelle. Nous retraçons ici les grandes étapes de cette tradition millénaire, ses foyers de production et ses techniques maîtresses.

Reliure islamique en cuir brun avec décor géométrique doré à l'outil, étoiles et arabesques

Le rabat : signature universelle de la reliure orientale

Ce qui distingue immédiatement la reliure islamique de toute tradition occidentale ou extrême-orientale, c’est le miqlab — le rabat. Il s’agit d’une extension triangulaire ou en forme de goutte que porte le plat inférieur de la couverture, et qui vient se replier sur la tranche avant du livre pour fermer l’ensemble. Cette solution élégante date au moins du IXe siècle, comme en témoignent les reliures abbasside conservées à la bibliothèque de Chester Beatty (Dublin) et à la Bibliothèque nationale de France. Le rabat protège la tranche des feuilles des chocs, de l’humidité et de la lumière — autant d’ennemis du papier dans les bibliothèques orientales souvent exposées à des températures et hygrométries variables. Dans l’âge d’or de l’Islam, ce soin extrême du livre s’inscrit dans une tradition plus large de respect du savoir écrit.

Les matériaux : cuir, carton et papier marbré

La couverture proprement dite est constituée d’un carton (jadis en papier collé en plusieurs épaisseurs, aujourd’hui en carton industriel dans les ateliers de reproduction) recouvert de cuir — généralement du maroquin (cuir de chèvre tanné au sumac), du mouton ou du veau. Le cuir marocain de Fès, trié, tanné à la végétale et rendu souple par un long travail à la main, est depuis des siècles considéré comme le matériau de référence. La surface intérieure des plats est recouverte d’une doublure : dans les exemplaires de qualité, il s’agit d’un papier découpé en filigrane (dentelle) ou d’un papier marbré ebru (voir notre article sur l’enluminure islamique), collé avec soin et présentant parfois sa propre décoration géométrique dorée.

Les techniques de décoration : estampage, dorure et filigrane

Trois grandes techniques ornent les reliures islamiques classiques :

Mains d'un relieur travaillant sur une reliure islamique à rabat avec papier marbré

Les grands foyers de la reliure islamique

Plusieurs centres de production se distinguent par des caractéristiques stylistiques identifiables.

Où étudier et voir des reliures islamiques en France

La France conserve l’une des plus grandes collections mondiales de reliures islamiques. La Bibliothèque nationale de France (département des Manuscrits orientaux) possède plusieurs centaines d’exemplaires, dont des pièces abbasside du IXe siècle et des reliures iraniennes laquées du XVIIe. Le département des arts de l’Islam du Louvre expose régulièrement des reliures dans ses vitrines consacrées aux arts du livre. L’Institut du Monde Arabe présente dans ses collections permanentes une sélection de reliures mogholes et ottomanes, parfois exposées ouvertes pour permettre la lecture de la doublure. Pour les chercheurs, le catalogue en ligne de la BnF (Gallica) permet d’accéder à des numérisations haute définition de plusieurs centaines de reliures islamiques — une ressource incomparable.

Manuscrit islamique enluminé ouvert sur son pupitre montrant la reliure à rabat et décors dorés

La reliure islamique aujourd’hui : entre restauration et création

La reliure islamique traditionnelle connaît un regain d’intérêt dans les ateliers de restauration (BnF, Bibliothèque royale du Maroc, Topkapi Saray Müzesi) qui forment des relieur·euses à ces techniques pour intervenir sur des pièces anciennes fragilisées. Dans le champ de la création contemporaine, des artisans de Fès, Istanbul et Paris proposent des reliures de commande intégrant les codes classiques — maroquin, estampage, rabat — dans des projets personnalisés pour bibliophiles, galeries ou institutions culturelles. La reliure est inséparable du contenu qu’elle protège : notre article sur la miniature persane présente l’art qui orné les pages de ces volumes somptueusement reliés.