La reliure islamique est l’une des disciplines les plus sophistiquées des arts du livre. Bien plus qu’un simple emballage protecteur, elle constitue une architecture à part entière — une œuvre pensée pour mettre en scène le texte sacré ou poétique qu’elle abrite. Du rabat caractéristique qui distingue la reliure orientale de toute autre tradition mondiale à la décoration géométrique dorée à l’outil, chaque composant raconte l’histoire d’une civilisation qui a élevé le soin du livre au rang de vertu spirituelle. Nous retraçons ici les grandes étapes de cette tradition millénaire, ses foyers de production et ses techniques maîtresses.

Le rabat : signature universelle de la reliure orientale
Ce qui distingue immédiatement la reliure islamique de toute tradition occidentale ou extrême-orientale, c’est le miqlab — le rabat. Il s’agit d’une extension triangulaire ou en forme de goutte que porte le plat inférieur de la couverture, et qui vient se replier sur la tranche avant du livre pour fermer l’ensemble. Cette solution élégante date au moins du IXe siècle, comme en témoignent les reliures abbasside conservées à la bibliothèque de Chester Beatty (Dublin) et à la Bibliothèque nationale de France. Le rabat protège la tranche des feuilles des chocs, de l’humidité et de la lumière — autant d’ennemis du papier dans les bibliothèques orientales souvent exposées à des températures et hygrométries variables. Dans l’âge d’or de l’Islam, ce soin extrême du livre s’inscrit dans une tradition plus large de respect du savoir écrit.
Les matériaux : cuir, carton et papier marbré
La couverture proprement dite est constituée d’un carton (jadis en papier collé en plusieurs épaisseurs, aujourd’hui en carton industriel dans les ateliers de reproduction) recouvert de cuir — généralement du maroquin (cuir de chèvre tanné au sumac), du mouton ou du veau. Le cuir marocain de Fès, trié, tanné à la végétale et rendu souple par un long travail à la main, est depuis des siècles considéré comme le matériau de référence. La surface intérieure des plats est recouverte d’une doublure : dans les exemplaires de qualité, il s’agit d’un papier découpé en filigrane (dentelle) ou d’un papier marbré ebru (voir notre article sur l’enluminure islamique), collé avec soin et présentant parfois sa propre décoration géométrique dorée.
Les techniques de décoration : estampage, dorure et filigrane
Trois grandes techniques ornent les reliures islamiques classiques :
- L’estampage à froid (ou à chaud) : des fers (outils métalliques gravés de motifs géométriques, floraux ou calligraphiques) sont pressés dans le cuir pour créer un creux en relief. À chaud (fer chauffé), l’empreinte est plus profonde et plus nette ; à froid, elle est plus discrète.
- La dorure à la feuille : de la feuille d’or (ou de bronze pour les versions moins onéreuses) est appliquée dans les empreintes de l’estampage, ce qui crée les décors dorés caractéristiques des reliures de luxe. L’or patiné des reliures du XVe ou XVIe siècle a souvent acquis une profondeur et une chaleur que les reproductions modernes peinent à égaler.
- Le filigrane découpé : sur les pièces les plus exceptionnelles, le cuir de la doublure est découpé à l’aide de petits ciseaux ou couteaux pour former des entrelacs ajourés d’une précision chirurgicale. Ces « découpages » sont ensuite contrecollés sur un fond de couleur contrastante (souvent bleu ou rouge). Les reliures de ce type conservées à Topkapi (Istanbul) ou à la Chester Beatty Library figurent parmi les chefs-d’œuvre absolus des arts du livre.

Les grands foyers de la reliure islamique
Plusieurs centres de production se distinguent par des caractéristiques stylistiques identifiables.
- L’Iran safavide (XVIe-XVIIe s.) : les ateliers d’Ispahan, Tabriz et Chiraz produisent des reliures laquées peintes d’une finesse extraordinaire — des scènes figuratives (chasses, jardins, réunions de poètes) exécutées à l’encre et au pinceau sur un fond de laque noire ou rouge, vernissées et polies. Ces reliures-tableaux (dites muraqqa) sont parmi les plus coûteuses sur le marché de l’art islamique.
- L’Empire ottoman (XVe-XVIIIe s.) : les ateliers de la cour de Topkapi privilegient l’estampage sur cuir brun ou bordeaux, avec des médaillons centraux et des écoinçons en miroir — une composition héritée de l’architecture des tapis. Les reliures turques sont reconnaissables à leur précision géométrique et à la qualité de leur dorure.
- Le Maghreb et al-Andalus : Fès, Marrakech et Cordoue produisent des reliures en maroquin tanné à la végétale, souvent ornées de treillis estampés sur l’ensemble de la surface (décor dit à la mordorée). Ces reliures, parfois sans dorure, misent sur la texture du cuir lui-même comme ornement.
- L’Inde moghole (XVIe-XIXe s.) : synthèse entre traditions persane et locale, avec des reliures laquées très influencées par l’Iran mais utilisant souvent des fonds de couleur plus éclatants (bleu outremer, carmin).
Où étudier et voir des reliures islamiques en France
La France conserve l’une des plus grandes collections mondiales de reliures islamiques. La Bibliothèque nationale de France (département des Manuscrits orientaux) possède plusieurs centaines d’exemplaires, dont des pièces abbasside du IXe siècle et des reliures iraniennes laquées du XVIIe. Le département des arts de l’Islam du Louvre expose régulièrement des reliures dans ses vitrines consacrées aux arts du livre. L’Institut du Monde Arabe présente dans ses collections permanentes une sélection de reliures mogholes et ottomanes, parfois exposées ouvertes pour permettre la lecture de la doublure. Pour les chercheurs, le catalogue en ligne de la BnF (Gallica) permet d’accéder à des numérisations haute définition de plusieurs centaines de reliures islamiques — une ressource incomparable.

La reliure islamique aujourd’hui : entre restauration et création
La reliure islamique traditionnelle connaît un regain d’intérêt dans les ateliers de restauration (BnF, Bibliothèque royale du Maroc, Topkapi Saray Müzesi) qui forment des relieur·euses à ces techniques pour intervenir sur des pièces anciennes fragilisées. Dans le champ de la création contemporaine, des artisans de Fès, Istanbul et Paris proposent des reliures de commande intégrant les codes classiques — maroquin, estampage, rabat — dans des projets personnalisés pour bibliophiles, galeries ou institutions culturelles. La reliure est inséparable du contenu qu’elle protège : notre article sur la miniature persane présente l’art qui orné les pages de ces volumes somptueusement reliés.
