Le matériel de calligraphie arabe se résume à trois compagnons indissociables : le qalam (calame, plume en roseau ou en bambou), l’encre noire au noir de fumée et le papier glacé. Cette trinité, codifiée par Ibn Muqla au Xe siècle à Bagdad, structure depuis mille ans la pratique du calligraphe. Nous détaillons ici chaque outil, ses provenances, son entretien et son usage, en nous appuyant sur les enseignements transmis à l’Institut du Monde Arabe et à la Fondation Hassan-II de Casablanca.

Le qalam, plume centrale de la calligraphie arabe
Le qalam (du grec kalamos, « roseau ») est la plume rituelle du calligraphe islamique. Mentionné dans le Coran (« Lis ! Par la plume qui enseigna à l’homme ce qu’il ne savait pas », sourate 96), il symbolise le premier instrument de transmission divine. Le calligraphe en taille lui-même le bec selon le style pratiqué : la largeur, l’angle, la souplesse de la coupe déterminent tout le tracé.
Quel roseau choisir selon le style
- Roseau du Tigre ou de l’Euphrate : dur, dense, idéal pour le thuluth et le naskhi.
- Roseau de Java ou du Caire : plus souple, recherché pour le diwani et le reqaa.
- Bambou : très rigide, réservé aux grands modules monumentaux (au-delà de 2 cm).
Tailler le bec : le geste fondateur
Le calligraphe coupe le bec au makta (petit billot d’os, d’ivoire ou de corne) à l’aide d’un sikkin (canif affûté). L’angle varie de 30° pour le thuluth à 50° pour le nastaliq. Une fente centrale est ouverte pour retenir l’encre par capillarité. Notre dossier sur les 6 styles classiques de la calligraphie islamique montre comment chaque écriture exige une taille spécifique.

L’encre traditionnelle (midad) : recettes et usages
L’encre noire islamique, dite midad ou hibr selon l’époque, est fabriquée à partir de noir de fumée (suie de lampe à huile), de gomme arabique et d’eau. Sa profondeur et sa stabilité dans le temps expliquent que des manuscrits de l’an mille restent lisibles aujourd’hui. Les recettes les plus prisées sont celles de Damas, du Caire et d’Ispahan.
Recette de base de l’encre au noir de fumée
- 10 g de noir de fumée tamisé.
- 20 g de gomme arabique en poudre dissoute dans 100 ml d’eau tiède.
- Quelques gouttes d’essence de clou de girofle (conservation, parfum).
- Broyage au mortier d’agate pendant 30 minutes minimum.
Encres colorées et rehauts d’or
Les Corans enluminés et les manuscrits royaux utilisent aussi des encres rouges (cinabre), bleues (lapis-lazuli broyé), vertes (vert-de-gris) et des feuilles d’or. L’Ibn Muqla et les pères de la calligraphie et son école formalisent leurs proportions au Xe siècle.
Le papier glacé (waraq), surface du calligraphe
Le papier islamique, introduit à Samarcande en 751, atteint un sommet technique à Bagdad, à Damas puis à Fès. Pour la calligraphie, on utilise un papier glacé (waraq mussaqal) traité à l’amidon de riz et lissé au galet d’agate : la plume y glisse sans accrocher, l’encre reste en surface sans baver. La feuille reçoit souvent une teinte ivoire, crème ou abricot obtenue par décoctions de thé ou de safran.
Préparer son papier à la maison
- Choisir un papier 100% coton ou chiffon, 80 à 120 g/m².
- Tirer au tampon une fine couche d’amidon de riz dilué.
- Sécher 24 h à plat, puis polir au galet d’agate par mouvements circulaires.

Les accessoires indispensables de l’atelier
- Liqa : tampon de soie crue placé dans l’encrier, retient l’encre et évite les pâtés.
- Mihbara : encrier en céramique, laiton ou cuivre, souvent calligraphié lui-même.
- Makta : billot pour la taille du bec, en os, ivoire végétal ou bois dur.
- Mistara : règle à fils tendus, marque les lignes de guidage sans laisser de trace.
- Pinces et brunissoirs pour les rehauts dorés.
Où s’équiper et combien dépenser
Un kit débutant complet (5 qalams taillés, encre, papier glacé, mistara, encrier) revient entre 60 et 120 € chez les fournisseurs spécialisés : Manuscrits & Calligraphies à Paris, Iznik à Istanbul, Calligrapher’s Mart en ligne. Évitez les feutres dits « calligraphiques » : ils ne reproduisent ni la souplesse ni la pression du qalam. Pour pratiquer le style thuluth monumental ou le nastaliq persan, prévoyez des roseaux plus larges et plus durs.
Questions fréquentes
Peut-on remplacer le qalam par une plume métallique ?
Les plumes métalliques type Brause ou Speedball à bec biseauté permettent d’apprendre les proportions, mais ne donnent jamais la souplesse, la sonorité ni la respiration d’un roseau taillé. Les maîtres recommandent de débuter directement au qalam.
Combien de temps dure un bec de qalam ?
Un bec bien taillé tient 8 à 15 heures d’écriture intensive avant de devoir être retaillé. Le calligraphe expérimenté reprend la coupe à chaque séance de travail, comme un musicien accorde son instrument.
Conclusion
Maîtriser le matériel n’est pas un préalable, c’est déjà la calligraphie elle-même. Tailler son qalam, broyer son encre, lisser son papier : chaque geste prépare le tracé et inscrit le calligraphe dans une chaîne de transmission millénaire.
