✏️ Karim B.📅 20 mai 2026📁 Calligraphie

Ibn Muqla (885-940), vizir abbasside et calligraphe de génie, demeure l’un des plus grands réformateurs de l’écriture arabe. À une époque où la calligraphie cherchait encore ses lois esthétiques, il systématise les proportions des lettres autour du point, du cercle et de l’alif, posant les fondements géométriques de tous les styles classiques qui suivront. Avec ses successeurs Ibn al-Bawwab et Yaqut al-Musta’simi, il forme la triade des pères fondateurs de la calligraphie arabe classique. Nous proposons un portrait de ces maîtres et de l’héritage théorique exceptionnel qu’ils ont transmis à l’art islamique tout entier.

Manuscrit calligraphique arabe ancien écriture naskh classique

Ibn Muqla et la naissance de la calligraphie scientifique

Né à Bagdad en 272 H/885 ap. J.-C., Abu Ali Muhammad ibn Ali ibn Muqla appartient à une famille de hauts fonctionnaires de la cour abbasside. Il occupera trois fois la charge prestigieuse de vizir sous les califes al-Muqtadir, al-Qahir et al-Radi. Mais c’est son travail théorique sur la calligraphie qui assure sa postérité mondiale. Il développe la méthode dite « al-khatt al-mansub » (l’écriture proportionnée), qui systématise pour la première fois les rapports géométriques entre toutes les lettres de l’alphabet arabe. Cette codification s’inscrit dans le bouillonnement intellectuel de l’époque abbasside, dont nous avons exploré le génie dans notre article sur les Abbassides et la Maison de la Sagesse.

Le système des proportions

Le système d’Ibn Muqla repose sur trois unités de mesure interdépendantes. Premièrement, le point (nuqta), trace carrée laissée par le qalam (roseau taillé) maintenu perpendiculaire au support. Deuxièmement, l’alif, première lettre de l’alphabet arabe, dont la hauteur est définie en multiples de points (généralement 5 à 7 selon les styles). Troisièmement, le cercle dont le diamètre égale la hauteur de l’alif et qui inscrit toutes les lettres courbes. Cette grille géométrique permet pour la première fois une transmission rigoureuse de l’écriture, ouvrant la voie à la diffusion massive du livre dans le monde musulman.

Les six styles canoniques (al-aqlam al-sittah)

Sur les bases posées par Ibn Muqla, six styles principaux se développent et seront codifiés au XIIIe siècle par Yaqut al-Musta’simi : thuluth (le tiers), naskh (la copie), muhaqqaq (l’accompli), rayhani (le basilic), tawqi’ (la chancellerie) et riqa’ (le petit). Chaque style obéit à des proportions précises et à des usages spécifiques. Le thuluth, monumental et solennel, orne les inscriptions architecturales et les frontispices de Coran. Le naskh, plus modeste et lisible, sert à la copie courante des manuscrits. Notre article complet sur les 6 styles classiques de la calligraphie islamique détaille toutes ces variations.

Ibn al-Bawwab : perfectionnement et transmission

Ibn al-Bawwab (mort en 413 H/1022) prend la relève une génération après Ibn Muqla. Calligraphe à la mosquée Mansur de Bagdad, fils d’un portier (d’où son nom « ibn al-bawwab » : « fils du portier »), il copie selon les sources entre 64 et 90 Corans complets durant sa carrière. Son apport théorique est considérable : il affine les proportions héritées d’Ibn Muqla, équilibre la verticalité de l’alif avec l’horizontalité des lettres basses, et établit définitivement les canons des styles muhaqqaq et rayhani. Son unique Coran encore conservé, copié en 391 H/1000, est aujourd’hui à la Chester Beatty Library de Dublin (manuscrit 1431).

Calligraphe islamique avec qalam roseau écrivant l'arabe classique

Yaqut al-Musta’simi : la synthèse finale

Yaqut al-Musta’simi (mort en 698 H/1298), dernier des trois grands maîtres, opère la synthèse finale du système classique. Esclave affranchi devenu calligraphe officiel du dernier calife abbasside al-Musta’sim, il survit au sac de Bagdad par les Mongols (1258) en se réfugiant dans un minaret de la mosquée Suq al-Ghazl où il continue à copier des Corans. La tradition lui attribue 1 001 copies du Coran et la formation de six grands disciples qui essaimeront ensuite à Tabriz, Le Caire, Cordoue et Istanbul, diffusant son enseignement à travers tout le monde islamique. Sa contribution principale : la stabilisation définitive de la calligraphie thuluth des mosquées dans sa forme classique encore en usage aujourd’hui.

Les six disciples canoniques

Les six disciples directs de Yaqut, surnommés « al-asatidha al-sittah » (les six maîtres), portent son enseignement vers de nouveaux foyers culturels : Ahmad al-Suhrawardi à Bagdad puis Hamadan, Mubarak Shah al-Suyufi à Tabriz, Arghun al-Kamili à Mossoul, Mubarak Shah al-Tabrizi en Anatolie, Sayyid Haydar al-Husayni en Iran et Yusuf al-Mashhadi à Damas et Le Caire. Ils transmettent fidèlement la méthode des proportions et adaptent les six styles aux traditions locales. Cette dispersion explique la diversité régionale de la calligraphie islamique tout en garantissant son unité formelle.

L’héritage théorique : traités et manuels

Les œuvres théoriques d’Ibn Muqla sont aujourd’hui malheureusement perdues, à l’exception de fragments cités par les calligraphes postérieurs. Mais l’enseignement se transmet par voie orale et par copie d’exemplaires. Le premier traité conservé date du XIVe siècle : « Tuhfat al-Muhibbin » de Abu Hayyan al-Andalusi. Au XVIe siècle, plusieurs traités ottomans (Sheykh Hamdullah, Hafiz Osman) codifient encore plus précisément les exercices d’apprentissage. La tradition de manuels persiste jusqu’au XXe siècle et la calligraphie reste enseignée selon les principes d’Ibn Muqla dans les conservatoires turcs, iraniens et marocains. Le style koufi, plus ancien et géométrique, fait l’objet de notre article dédié sur la calligraphie koufi : histoire et variantes.

Le tragique destin d’Ibn Muqla

La vie politique d’Ibn Muqla connaît un destin tragique. Disgracié par le calife al-Radi en 326 H/938, il a la main droite coupée publiquement en représailles d’intrigues de cour. Le calligraphe continue cependant à écrire en attachant le roseau à son moignon. L’année suivante, il a la langue coupée à son tour pour avoir critiqué le califat. Il meurt en prison en 328 H/940 dans des conditions misérables. Cette fin tragique a inspiré de nombreuses légendes dans le monde calligraphique : le maître mutilé qui continue de transmettre son art devient figure de l’engagement absolu à l’écriture sacrée.

Détail proportions géométriques lettres arabes calligraphie

Postérité dans la calligraphie contemporaine

Aujourd’hui encore, tout apprenti calligraphe arabe étudie les proportions d’Ibn Muqla avant de pouvoir prétendre maîtriser un style classique. Les institutions de référence (Centre IRCICA d’Istanbul, École de calligraphie de Téhéran, Académie de Lahore, Institut du Monde Arabe à Paris) enseignent cette grille géométrique comme socle indispensable. Plus surprenant, des calligraphes contemporains comme Hassan Massoudy, Nja Mahdaoui ou Mouneer al-Shaarani revisitent ces canons en y intégrant l’abstraction occidentale et la couleur, créant une calligraphie arabe contemporaine universelle dont l’héritage classique reste perceptible.

Questions fréquentes

Pourquoi Ibn Muqla est-il considéré comme le fondateur de la calligraphie classique ?

Avant lui, l’écriture arabe se transmettait par imitation empirique, sans système rationnel des proportions. Il introduit la première codification géométrique qui permet la diffusion massive et la stabilité formelle de l’écriture arabe à travers tout le monde musulman.

Reste-t-il des œuvres autographes d’Ibn Muqla ?

Aucune œuvre autographe certaine ne survit. Quelques fragments lui sont attribués (notamment au Musée d’art turc et islamique d’Istanbul, n° 437) mais l’authenticité reste discutée. Sa pensée nous parvient surtout par les copies et commentaires de ses successeurs.

Peut-on apprendre la méthode d’Ibn Muqla aujourd’hui ?

Oui. La méthode est enseignée dans les conservatoires de Téhéran, Istanbul et Lahore, ainsi qu’en France à l’Institut du Monde Arabe (cours à 220-450 €/an). Les manuels modernes de Hassan Massoudy ou de la fondation IRCICA détaillent les exercices fondateurs.

Article mis à jour le 20 mai 2026. Sources : IRCICA Istanbul — Recherches calligraphiques 2024, Encyclopédie Larousse, Institut du Monde Arabe.