Inauguré en septembre 2014 à Toronto, l’Aga Khan Museum est devenu en moins d’une décennie l’une des références mondiales pour la présentation et la valorisation des arts du monde islamique. Sa collection permanente de 1 000 objets — sur un fonds total de 18 000 pièces — couvre quatorze siècles d’histoire artistique, de l’Espagne omeyyade à l’Inde moghole, de la calligraphie persane aux textiles ottomans. Mais l’AKM est bien plus qu’un musée d’art islamique : c’est un laboratoire culturel qui interroge les relations entre le monde musulman et le reste du monde, à travers des expositions temporaires, des programmes de musique et de performance et une programmation éducative internationale. Nous vous en donnons les clés.

L’architecture : Fumihiko Maki et la géométrie islamique
Le bâtiment du musée a été conçu par l’architecte japonais Fumihiko Maki, lauréat du Prix Pritzker en 1993. Maki a choisi un langage architectural résolument moderniste — volumes orthogonaux en granit blanc d’Espagne, lignes épurées, absence d’ornement figuratif — mais a intégré des références profondes à la géométrie islamique dans les façades et les espaces intérieurs. Les claustra de pierre découpée qui filtrent la lumière dans les galeries sont directement inspirés des moucharabiehs ; les pavages du sol du hall d’entrée reprennent le réseau de losanges imbriqués caractéristique de la géométrie nasride. L’ensemble du complexe de 6 hectares comprend également le Parc Ismaili (conçu par l’architecte paysagiste Vladimir Djurovic) et le Centre Ismaili du Canada (conçu par Charles Correa), deux œuvres qui dialoguent avec le musée dans un vocabulaire d’espaces ouverts et de jardins d’eau d’inspiration islamique.
La collection permanente : 1 000 pièces, 14 siècles
La collection permanente de l’AKM couvre l’ensemble du monde islamique de façon cohérente. En calligraphie et arts du livre, elle possède des spécimens remarquables de enluminure islamique quranique des périodes abbasside, timouride et safavide, ainsi que des manuscrits illustrés persans et moghols. En céramique, elle dispose d’une importante série de lustres métalliques de Kashan et de faïences d’Iznik ottomanes. Les collections de textiles comprennent des tapis persans, des soieries ottomanes et des broderies d’Asie centrale. La section instruments de musique — rare dans les musées d’art islamique — témoigne de l’importance de la musique comme art à part entière dans les cours islamiques médiévales et modernes.
Les pièces majeures à ne pas manquer
- Le Coran bleu abbasside (IXe s.) : l’un des fragments les mieux conservés de ce Coran exceptionnel sur parchemin teinté à l’indigo, calligraphié en khoufi doré. Emblème absolu de l’AKM.
- Le bol à lustre d’Époque fatimide (Égypte, XIe s.) : lustre polychrome figuratif représentant une scène de banquet, d’une liberté iconographique remarquable pour l’époque.
- L’astrolabe iranien (XIVe s.) : pièce de bronze gravé et niellé, l’un des instruments scientifiques islamiques les mieux documentés de la collection.
- Les miniatures mogholes de la période d’Akbar (XVIe s.) : série de feuillets illustrés montrant la synthèse entre la tradition persane et les apports hindous dans la cour de l’empire moghole.
- Les tapis d’Orient authentiques persans (XVIIe-XVIIIe s.) : plusieurs tapis d’Ispahan et de Tabriz en laine sur soie, avec des densités de 500 000 à 800 000 nœuds par m² parmi les plus fines de la collection.

Les expositions temporaires : un programme ambitieux
Depuis son ouverture, l’AKM a montré une capacité remarquable à attirer des expositions temporaires de première importance. Parmi les plus marquantes : « Jali — The Art of Pierced Stone in Mughal India » (2017), qui présentait des pierres ajourées architecturales en prêt du Taj Mahal ; « Light of the Sufis » (2019), sur les arts visuels du mysticisme islamique ; et « Living with Art: The Collection of Prince Sadruddin Aga Khan » (2022), qui permettait de voir pour la première fois des pièces issues de la collection privée du prince et père spirituel du musée. La programmation 2026 de l’AKM inclut des partenariats avec le Louvre et le Pergamon Museum de Berlin, signe de son intégration croissante dans le circuit des grands musées encyclopédiques. Pour comparer avec une institution parisienne, l’Institut du Monde Arabe à Paris offre une approche plus axée sur le monde arabe contemporain, là où l’AKM couvre l’ensemble du monde islamique avec un fort accent sur la profondeur historique.
Informations pratiques pour les visiteurs
L’Aga Khan Museum est situé au 77 Wynford Drive, Toronto (Ontario). Il est accessible en métro depuis la station Eglinton (ligne Crosstown) ou en tramway. L’entrée générale est de 20 CAD (environ 14 €) ; l’entrée est gratuite le premier vendredi de chaque mois de 16h à 20h. Le musée est fermé le lundi. La librairie propose une sélection de catalogues d’exposition en anglais, français et persan, ainsi que des reproductions de pièces de la collection. Le restaurant Diwan, au rez-de-chaussée, propose une cuisine du Moyen-Orient et d’Asie du Sud influencée par les traditions culinaires islamiques. Pour les visiteurs francophones, les audioguides en français sont disponibles pour les galeries permanentes.

L’AKM dans le réseau mondial des musées d’art islamique
L’Aga Khan Museum s’inscrit dans un réseau mondial de grandes institutions dédiées aux arts islamiques qui se sont développées depuis les années 2000 : le Museum of Islamic Art de Doha (2008, I.M. Pei), le nouveau département des arts de l’Islam du Louvre (2012, Mario Bellini et Rudy Ricciotti), le réaménagement des galeries islamiques du Victoria & Albert Museum (2006). Ces institutions partagent une vision commune : sortir les arts islamiques de la marginalité muséographique dans laquelle ils étaient parfois confinés pour les placer au même niveau de valorisation que l’art égyptien antique ou la peinture de la Renaissance. L’AKM, en dehors de l’Europe et du monde arabe, joue un rôle spécifique en touchant une diaspora musulmane nord-américaine diverse et une audience internationale que les musées européens n’atteignent pas facilement.
