Inauguré en septembre 2012 dans la Cour Visconti du palais du Louvre, sous un voile de verre et d’acier ondulant conçu par les architectes Mario Bellini et Rudy Ricciotti, le département des arts de l’Islam du musée du Louvre est le plus grand espace muséal entièrement dédié à l’art islamique en Europe occidentale. Ses 2 800 m² de galeries accueillent une sélection de 3 000 œuvres issues d’un fonds de 18 000 pièces, couvrant douze siècles de création artistique — du VIIe siècle de l’Hégire (Ier siècle chrétien du premier Islam) au XIXe siècle — et trois continents : du Maroc à l’Indonésie, de l’Espagne à l’Inde. Pour le visiteur francophone, c’est une porte d’entrée incomparable dans un univers artistique qui reste paradoxalement méconnu du grand public, malgré l’extraordinaire richesse des collections constituées depuis le règne de François Ier. Comparé à l’Institut du Monde Arabe qui offre une programmation plus dynamique et événementielle, le Louvre propose une approche encyclopédique et chronologique d’une profondeur unique en France.

Histoire de la collection : cinq siècles d’acquisitions
La collection islamique du Louvre est le fruit de cinq siècles d’histoire diplomatique, coloniale et scientifique. Les premières pièces entrent dans les collections royales françaises au XVIe siècle : des céramiques et des textiles ottomans offerts par Soliman le Magnifique à François Ier dans le cadre de l’alliance franco-ottomane de 1536. Sous Louis XIV, les ambassades de Turquie et de Perse rapportent des objets précieux qui rejoignent les collections du cabinet des curiosités de Versailles. La Révolution et les campagnes napoléoniennes amplifient considérablement ces acquisitions : l’expédition d’Égypte (1798-1801) est accompagnée de savants qui rapportent des mesures et des dessins d’architecture islamique publiés dans la Description de l’Égypte (1809-1828). C’est cependant le XIXe siècle qui constitue le véritable tournant : le baron Charles Davillier, le comte de Nieuwerkerke et Émile Prisse d’Avennes collectent systématiquement pour le Musée du Louvre des objets de toutes les régions islamiques, profitant de l’ouverture des frontières par la colonisation et des ventes publiques au Caire, à Istanbul et à Beyrouth. La première section islamique autonome est créée au Louvre en 1893, sous la direction d’Émile Molinier, marquant la reconnaissance institutionnelle de cet art comme discipline muséale à part entière.
Architecture de la Cour Visconti : un voile de métal sur l’histoire
L’architecture du département constitue en elle-même une œuvre d’art majeure. Mario Bellini et Rudy Ricciotti ont conçu une toiture composée de 2 350 panneaux d’aluminium blanc ajourés, découpés selon un motif géométrique d’inspiration islamique — entrelacs de losanges rappelant les moucharabiehs maghrébins — qui filtre la lumière naturelle et projette sur les visiteurs des jeux d’ombres changeants selon l’heure de la journée. Cette toiture ondulante, suspendue à une armature légère au-dessus de la cour historique du palais du Louvre, crée une transition architecturale entre le passé (les façades néoclassiques de la Cour Visconti) et le présent (la modernité du dispositif muséographique) qui est au cœur du projet. La muséographie elle-même a été pensée en arc chronologique et géographique : à l’est, le premier Islam et l’Orient (Irak, Iran, Asie centrale) ; au centre, le monde méditerranéen médiéval (Espagne, Maghreb, Égypte, Syrie) ; à l’ouest, l’Orient à l’époque moderne (Iran safavide, empire ottoman, Inde moghole). Cette organisation permet une lecture transversale — thématique — ou longitudinale — chronologique — selon le parcours choisi par le visiteur.

Les œuvres incontournables : un tour d’horizon
Parmi les 3 000 œuvres présentées en rotation, certaines constituent des références absolues de l’histoire de l’art islamique. Le Pyxide d’al-Mughira (968, Espagne omeyyade) est une boîte d’ivoire finement sculptée commandée pour le fils du calife Abd ar-Rahman III : ses reliefs figuratifs, d’une précision d’horlogerie, représentent des scènes de cour et de chasse qui témoignent de la vitalité de la sculpture figurative en Al-Andalus. Le Bassin dit de Saint Louis (début XIIIe s., Mossoul ou Syrie) est un bassin de bronze incrusté d’argent couvert de scènes animées et d’inscriptions en arabe : son nom populaire — malgré l’absence de toute preuve d’un lien avec le roi croisé — lui a valu une célébrité qui a contribué à populariser l’art islamique en France. Les Carreaux aux lions (XIIIe s., Iran, technique lustre) constituent l’un des ensembles de céramique à lustre métallique les mieux préservés au monde, avec leur fond turquoise et leurs lions blancs cerclés de cobalt. La Veste à fleurs de lis (XVIe s., Iran safavide) est une kaftan de soie brodée dont la présence de fleurs de lis parmi les motifs floraux témoigne des échanges diplomatiques entre la France et la Perse. Découvrir ces œuvres en contexte permet de mieux appréhender les savoir-faire que nous décrivons dans nos articles sur l’enluminure islamique, le zellige marocain ou la dinanderie islamique.
Informations pratiques pour votre visite
- Accès : Aile Denon (rez-de-chaussée), Cour Visconti — entrée par la pyramide ou le Carrousel du Louvre
- Horaires : ouvert tous les jours sauf le mardi, de 9h à 18h (21h les mercredis et vendredis)
- Tarif : billet d’entrée général du Louvre (17 €), gratuit pour les moins de 26 ans résidents UE
- Visite guidée : audioguide disponible en français, anglais et arabe (5 €) — parcours thématique « Arts de l’Islam » de 90 minutes
- Accessibilité : ascenseurs et rampes disponibles dans l’ensemble du parcours
- Photographie : autorisée sans flash dans toutes les salles du département

Les ressources numériques : collections.louvre.fr
Le Louvre a développé depuis 2021 une base de données en ligne — collections.louvre.fr — qui met à disposition du public plus de 480 000 notices d’œuvres, dont une grande partie des pièces islamiques, avec des photographies haute résolution et des notices scientifiques rédigées par les conservateurs du département. Cette ressource, gratuite et accessible depuis n’importe quel appareil, constitue un outil de recherche et d’exploration exceptionnel pour l’amateur d’art islamique. On peut y rechercher par période, technique, région géographique ou matériau, et visualiser des détails impossibles à observer en salle derrière les vitres de protection. Le département publie également un programme régulier de conférences gratuites (cycle « Les jeudis du Louvre ») et de visites spécialisées animées par les conservateurs, qui permettent d’approfondir des thématiques précises — calligraphie, céramique, textiles — avec l’appui des collections originales. Pour une approche plus comparative de l’art islamique parisien, une journée combinant la visite du département des arts de l’Islam du Louvre le matin et de l’Institut du Monde Arabe l’après-midi permet d’embrasser en une seule journée les deux collections islamiques les plus importantes de la capitale.
La recherche et les restaurations en cours
Le département des arts de l’Islam du Louvre est aussi un centre de recherche actif. En partenariat avec le C2RMF (Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France), les conservateurs mènent des études systématiques sur la composition des matériaux : analyses par fluorescence X des céramiques, dendrochronologie des boiseries, datation au carbone 14 des textiles. Plusieurs projets de restauration majeurs ont été conduits dans les années 2010 : la restauration du lustre métallique de l’ensemble de Kashan (Iran, XIIIe s.) a permis de retrouver l’éclat original de pièces obscurcies par des siècles de crasse et d’oxydation. Le département participe également à des programmes de coopération avec les musées iraniens, marocains, turcs et égyptiens pour documenter et identifier les provenances des pièces acquises avant la Convention de l’UNESCO de 1970 sur le trafic illicite des biens culturels — une démarche éthique importante dans le contexte actuel de restitution patrimoniale. Pour le visiteur attentif, les cartels des œuvres précisent systématiquement l’origine et la date d’acquisition, permettant de situer chaque pièce dans son contexte historique de collecte. Pour contextualiser les pièces les plus anciennes du département, notre article sur les Omeyyades, fondateurs de l’art islamique retrace la première grande période de production artistique de l’islam.
