✏️ Karim B.📅 26 avril 2026📁 Céramique & zellige

Le lustre métallique est l’une des inventions les plus spectaculaires de la céramique islamique. Cette technique de décoration en deux cuissons, qui confère à la surface d’une pièce une iridescence semblable à celle d’un métal précieux — or, cuivre, argent — sans employer aucun métal dans la composition du décor, a fasciné les connaisseurs depuis le Moyen Âge. Inventée très probablement en Égypte ou en Irak au IXe siècle, elle s’est diffusée en quelques siècles de Cordoue à Kashan, laissant un héritage d’une richesse exceptionnelle. Nous retraçons ici l’histoire de cette technique et ses centres de production majeurs.

Bol en céramique à lustre métallique de Kashan avec surface irisée or-cuivre et calligraphie

Le principe technique : une chimie de réduction

Le lustre métallique repose sur une double cuisson. La première cuisson produit une pièce entièrement émaillée (en général à émail blanc opaque à base d’étain ou d’alcali). La deuxième est la cuisson dite « de lustre » : on applique sur l’émail une couche de préparation contenant des oxydes métalliques (cuivre et argent, rarement or) dilués dans un véhicule organique (vinaigre, argile rouge, pigments). La pièce est enfournée une seconde fois à une température plus basse (600-700 °C) dans une atmosphère réductrice — c’est-à-dire pauvre en oxygène. Dans ces conditions, les ions métalliques des oxydes se réduisent en métal pur et se déposent en une pellicule extrêmement mince à la surface du glacis. C’est cette pellicule nanométrique, dont l’épaisseur est comparable à celle de la lumière visible, qui crée les reflets irisés caractéristiques du lustre. La technique est délicate : une atmosphère mal contrôlée détruit la pièce ou donne un résultat mat et terne.

Les origines : Bagdad et l’Égypte fatimide

Les plus anciens exemples connus de lustre métallique islamique datent du IXe siècle et proviennent d’Irak, dans le contexte de l’âge d’or abbasside. La cour abbasside de Samarra a livré des fragments de lustre polychrome (plusieurs tons d’or, de brun, de rouge) qui témoignent d’une maîtrise déjà très développée. En Égypte, les ateliers fatimides (Xe-XIIe s.) produisent des pièces d’une qualité exceptionnelle, notamment des bols à figures humaines et animales d’une liberté iconographique surprenante. Ces pièces, reconnaissables à leurs contours dessinés au tracé libre et à leurs fonds remplis de hachures en spirale, représentent l’apogée de la céramique fatimide. Le Musée d’art islamique du Caire et le Victoria & Albert Museum de Londres en conservent les plus belles séries.

Vitrine de musée présentant une collection de céramiques à lustre islamique aux tons dorés

Kashan : le sommet iranien du lustre (XIIe-XIVe siècles)

C’est à Kashan, ville d’Iran centrale, que la tradition du lustre atteint son sommet entre le XIIe et le XIVe siècle. Les ateliers kachanais produisent deux types majeurs de pièces : les céramiques de vaisselle (bols, aiguières, plats) et les carreaux muraux destinés à revêtir les tombeaux et mosquées chiites. Les carreaux étoilés et cruciformes de Kashan, assemblés pour former des panneaux décoratifs continus combinant calligraphie et arabesques, figurent parmi les œuvres les plus recherchées du marché de l’art islamique. Une famille de potiers kacanais, les Abu Tahir, a signé plusieurs pièces conservées dans les grands musées, ce qui est exceptionnel dans l’artisanat islamique médiéval. La technique kachanaise se distingue des autres centres par la dominante cuivre-brun de ses lustres et par l’extraordinaire précision du tracé calligraphique.

La diffusion vers l’Occident islamique : al-Andalus et Manises

Via l’Égypte et la Sicile normande, la technique du lustre gagne progressivement al-Andalus. Les ateliers de Malaga (XIVe s.) produisent des grands plats à lustre doré d’une qualité remarquable, décorés de motifs calligraphiques en naskhî et d’arabesques qui témoignent du haut niveau atteint par la céramique andalouse. Après la Reconquista, cette tradition migrate vers Valence, et plus précisément vers Manises, où des artisans d’origine mozarabe et morisque perpétuent la technique pour une clientèle chrétienne. La céramique hispano-mauresque de Manises connaît au XVe siècle une diffusion européenne considérable — les cours aragonaises, florentines et françaises s’en disputent les productions, et c’est probablement par ce canal que la céramique à lustre influence la majolique italienne. Le zellige marocain est par comparaison un art très différent — une mosaïque de tessons émaillés plombifères sans recuit de lustre — mais les deux traditions partagent l’héritage des arts du feu islamiques.

Comment reconnaître un lustre authentique

La distinction entre un lustre authentique et un simple émail doré peint à froid est facile à faire sous une lumière rasante : le lustre change de couleur selon l’angle d’observation — il peut passer du brun au vert cuivré en tournant légèrement la pièce, ce que l’émail doré fixe ne fait pas. Un lustre véritable présente toujours une iridescence et des reflets changeants. Sur les carreaux, la double cuisson donne au décor un léger relief imperceptible à l’œil mais sensible au toucher. Les principales collections où voir du lustre islamique en France se trouvent au département des arts de l’Islam au Louvre et dans la salle des arts de l’Islam du musée du Louvre.

Macro d'un carreau islamique à lustre métallique montrant le glacis irisé or-brun et motifs floraux

Le lustre islamique dans les collections muséales mondiales

Les meilleures collections de lustre islamique se trouvent au Victoria & Albert Museum (Londres), au Louvre (Paris), au Metropolitan Museum of Art (New York), au Musée d’art islamique du Caire et à l’Aga Khan Museum (Toronto). Le V&A possède notamment une série exceptionnelle de carreaux de Kashan du XIIIe siècle provenant d’un tombeau chiite démonté au XIXe siècle, qui permet de reconstituer l’aspect original d’un panneau de revêtement complet. Ces pièces, présentées à plat dans des vitrines mais initialement posées verticalement sur les murs à hauteur d’œil, restituent l’effet d’étincelant lumineux que devaient produire les sanctuaires revêtus de lustre à la lumière des lampes à huile. Pour un panorama complémentaire de la céramique islamique, les faïences d’Iznik ottomanes constituent l’étape suivante chronologiquement. Ces pièces étaient destinées à revêtir les murs de sanctuaires, dont notre article sur l’intérieur des mosquées décrit le programme ornemental complet.