✏️ Karim B.📅 22 mai 2026📁 Architecture islamique

Le minaret, tour élancée caractéristique de l’architecture islamique, est devenu en quelques siècles l’élément le plus reconnaissable du paysage urbain musulman. Apparu vers le VIIIe siècle pour permettre l’appel à la prière (adhan), il a connu une diversification formelle remarquable selon les régions : minarets carrés au Maghreb, ronds en Iran, en crayon dans l’Empire ottoman, hélicoïdaux dans l’Irak abbasside. Nous proposons ici un parcours historique et géographique à travers les principales typologies de minarets, en explorant leurs origines, leurs fonctions liturgiques et leur évolution esthétique sur quatorze siècles.

Minaret de la Koutoubia à Marrakech architecture islamique ciel bleu

Le minaret : origine et fonction

L’origine exacte du minaret reste discutée. Les premières mosquées sous le Prophète et les Califes bien guidés (632-661) n’en comportaient pas : l’appel à la prière se faisait depuis le toit ou la cour. C’est sous les Omeyyades de Syrie que les premiers minarets apparaissent, peut-être inspirés des tours de guet syriennes ou des phares antiques. La grande mosquée de Damas (706) intègre quatre tours d’angle qui pourraient en être les ancêtres directs. La fonction première du minaret est de porter l’appel à la prière (adhan), proclamé cinq fois par jour par le muezzin debout sur la galerie supérieure. Il sert aussi de point de repère urbain et de symbole visuel de la présence musulmane.

L’évolution du muezzin moderne

Depuis l’apparition des haut-parleurs au milieu du XXe siècle, le muezzin ne monte plus physiquement au minaret pour lancer l’appel à la prière. Cette transformation technique n’a cependant pas réduit la centralité symbolique de la tour : le minaret reste l’élément architectural le plus visible et le plus chargé d’identité religieuse de la mosquée. Dans certains pays (Suisse en 2009, Slovénie en 2008), la construction de nouveaux minarets est devenue un enjeu politique sensible, témoignant de la charge symbolique que conserve cette architecture millénaire.

Les minarets carrés du Maghreb et d’al-Andalus

Au Maghreb et en al-Andalus, la forme prédominante est le minaret à plan carré. La Koutoubia de Marrakech (1158, dynastie almohade), avec ses 77 mètres de hauteur, est l’exemple canonique de cette typologie. Son décor de briques cuites disposées en losanges et entrelacs, ses fenêtres aveuglées de moucharabieh, sa coupole couronnée de boules de cuivre dorées dressent un modèle qui sera reproduit à la Giralda de Séville (1198, même architecte) et à la Tour Hassan de Rabat (1196). Cette typologie carrée renvoie à l’antiquité romaine et byzantine, abondamment présente en Afrique du Nord et en Andalousie au moment de la conquête arabe.

La Giralda de Séville

La Giralda mérite une attention particulière. Construite en 1198 par les Almohades, elle servait initialement de minaret pour la grande mosquée de Séville. Après la Reconquista chrétienne (1248), elle est transformée en clocher pour la cathédrale gothique qui remplace la mosquée. Au XVIe siècle, on lui ajoute un campanile Renaissance surmonté d’une girouette en bronze (la « Giraldilla » qui a donné son nom à la tour, ce qui signifie « la petite tourneuse »). Le résultat : un minaret almohade de 60 m couronné d’un beffroi Renaissance, témoignant de la continuité spatiale entre les deux civilisations qui se sont succédé en Espagne.

Minaret crayon ottoman à Istanbul détail architectural en pierre

Les minarets ronds d’Iran et d’Asie centrale

À l’est, en Iran et en Asie centrale, le minaret prend une forme cylindrique élancée, souvent décorée de briques émaillées turquoise et bleu cobalt. Le minaret de Jam en Afghanistan (1190, 65 m de haut), récemment reconnu Patrimoine mondial UNESCO en péril, est l’exemple le plus pur de cette typologie. Le minaret Kalan de Boukhara (1127, 47 m) en Ouzbékistan, exemple le plus célèbre, ne fut jamais détruit par les Mongols selon la légende — Gengis Khan, ébloui par sa beauté, aurait épargné ce seul édifice de la ville rasée en 1220. Cette typologie iranienne s’accompagne souvent de la présence d’un iwan salle voûtée architecture iranienne voisin, autre signature de l’architecture persane.

Les paires de minarets seldjoukides

Une variante régionale particulière apparaît en Anatolie sous les Seldjoukides (XIe-XIIIe siècle) : les paires de minarets jumelés (Çifte Minareli Medrese de Sivas, Erzurum). Cette disposition est avant tout esthétique et hiérarchique : flanquer un édifice de deux minarets signifie une importance particulière. Elle sera reprise sous une forme grandiose dans l’architecture ottomane : la mosquée bleue d’Istanbul (1616) possède exceptionnellement six minarets, et la mosquée Süleymaniye quatre, signalant le prestige impérial du sultan commanditaire.

Les minarets crayons ottomans

Sous l’Empire ottoman et l’œuvre majeure de l’architecte Sinan (1489-1588), les minarets prennent leur forme la plus élancée et raffinée : le minaret crayon. Très haut (souvent 60-75 mètres), à plan circulaire ou polygonal, terminé par une flèche conique pointue, ce minaret se reconnaît immédiatement dans tout le paysage stambouliote. Il accompagne des coupoles monumentales et des cours rectangulaires inspirées de Sainte-Sophie. La mosquée bleue Istanbul architecture ottomane constitue l’aboutissement de cette typologie. Sinan en construit ou supervise plus de 80 dans sa carrière, à Istanbul mais aussi à Damas, Le Caire et Sarajevo. Cette esthétique sera reproduite dans tout le territoire ottoman, du Maroc d’aujourd’hui à l’Anatolie centrale.

Les minarets hélicoïdaux de Samarra

Au IXe siècle à Samarra (Irak, capitale temporaire abbasside), un type unique apparaît : le minaret hélicoïdal en escargot, dont la rampe en spirale extérieure permet l’ascension. La Malwiyya de la grande mosquée de Samarra (851, 52 m de haut) en est l’exemple culte. Sa silhouette imite probablement les ziggourats mésopotamiennes antiques. Cette typologie ne se diffusera quasiment pas au-delà de quelques imitations directes (mosquée d’Ibn Tulun au Caire, 879), faute peut-être de cohérence avec les structures défensives urbaines plus contraintes. Elle reste cependant l’un des sommets de l’invention architecturale islamique avec les muqarnas art des stalactites de pierre et les jardins persans comme le jardin islamique chaharbagh paradis.

Comparaison architecturale entre différents types de minarets

Le minaret contemporain

Aujourd’hui encore, la construction de mosquées contemporaines maintient le minaret comme élément constitutif. Certaines architectes osent des réinterprétations modernes : la mosquée de Cologne (2017) d’Paul Böhm et Gottfried Böhm avec ses minarets en béton clair, la grande mosquée d’Alger (2019) avec son minaret de 265 mètres (le plus haut au monde, dépassant les minarets traditionnels par 4 fois), ou la mosquée Sancaklar à Istanbul (2012) d’Emre Arolat qui réduit le minaret à un volume sculptural minimaliste. Ces formes contemporaines témoignent de la vitalité continue d’une typologie architecturale millénaire qui n’a cessé d’évoluer depuis ses origines damasquinées.

Questions fréquentes

Quel est le plus haut minaret du monde ?

Le minaret de la grande mosquée d’Alger, inauguré en 2019, culmine à 265 mètres et détient le record mondial. Avant lui, la mosquée Hassan II de Casablanca (1993) le possédait avec 210 m. Parmi les minarets historiques, le Qutub Minar de Delhi (1199, 72,5 m) reste l’un des plus emblématiques.

Pourquoi les minarets ont-ils des formes si différentes ?

L’art islamique a très tôt adopté les traditions architecturales locales préexistantes. La forme carrée maghrébine vient des tours romaines, la forme ronde iranienne des tours sassanides, la forme crayon ottomane des clochers byzantins et la forme hélicoïdale des ziggourats mésopotamiennes. Cette adaptation explique la diversité géographique.

Peut-on visiter l’intérieur d’un minaret historique ?

Cela varie selon les pays et les édifices. La Giralda de Séville et la Tour Hassan de Rabat se visitent. Les minarets de Sinan à Istanbul sont rarement ouverts. Pour des raisons de conservation et de sécurité, l’accès aux escaliers internes (souvent étroits et raides) est fréquemment restreint.

Article mis à jour le 22 mai 2026. Sources : UNESCO Patrimoine mondial, Institut du Monde Arabe, Aga Khan Trust for Culture.